Commentaire : Les cours particuliers, « une maladie nosocomiale » de l’école tunisienne
A l’approche du baccalauréat, le marché parallèle des cours particuliers connaît une nouvelle flambée en Tunisie. Malgré un cadre légal censé régir cette activité, les séances organisées à domicile ou dans des espaces privés échappent largement au contrôle des autorités. Entre pression scolaire, explosion des tarifs et affaiblissement de l’école publique, ce phénomène s’apparente désormais à une véritable « maladie nosocomiale » du système éducatif, qui creuse les inégalités et épuise les familles.
À l’approche des examens nationaux, et plus particulièrement du baccalauréat, un phénomène bien connu des familles tunisiennes s’offre une nouvelle vie : il s’agit du marché parallèle des cours particuliers. D’année en année, cette économie informelle de l’éducation s’impose comme une réalité incontournable, au point de devenir, pour beaucoup de parents, un passage obligé vers la réussite scolaire.
Pourtant, les cours particuliers ne constituent pas une activité totalement anarchique sur le plan légal. En Tunisie, ils sont encadrés par le décret gouvernemental n° 2015-1619 du 30 octobre 2015, qui fixe les conditions d’organisation des leçons de soutien et des cours particuliers au sein des établissements éducatifs publics. Le texte prévoit notamment que ces séances seraient organisées dans un cadre réglementé et sous le contrôle des établissements scolaires. Mais dans les faits, cette réglementation reste largement contournée.
Parents comme enseignants privilégient aujourd’hui les cours à domicile ou dans des espaces privés, loin de tout contrôle administratif. Ce glissement progressif vers un système parallèle a favorisé l’émergence d’un véritable marché informel de l’enseignement, où les prix obéissent désormais à la logique de l’offre et de la demande, particulièrement à l’approche des examens.
Ces dernières semaines, les tarifs de certaines matières ont connu une hausse spectaculaire, portée par une demande de plus en plus forte. Dans plusieurs cas, certains enseignants imposent désormais le paiement à l’avance, transformant ces cours en activité hautement rentable durant la période des révisions.
Pour les familles tunisiennes, la facture devient de plus en plus lourde. Les tarifs varient selon le niveau scolaire, la matière enseignée et la formule choisie — cours individuels à domicile ou séances collectives dans des centres privés. En moyenne, les parents déboursent entre 80 et 200 dinars par mois et par matière. Mais pour les candidats au baccalauréat, les coûts explosent littéralement durant la période des révisions intensives. Selon le nombre de matières concernées et le type de centre fréquenté, le budget mensuel peut atteindre jusqu’à 2 000 dinars, au cours de la période des révisions, une somme considérable dans le contexte économique actuel.
Cette pression financière intervient alors que les budgets familiaux peinent encore à se remettre de l’hémorragie provoquée par les dépenses du mois de Ramadan. À cela viennent s’ajouter les préparatifs de l’Aïd El-Idha, marqués cette année encore par une flambée généralisée des prix. Dans ce climat social morose et tendu, les cours particuliers reviennent alourdir davantage le fardeau des ménages, accentuant un sentiment d’épuisement économique et d’injustice sociale.
Peu à peu, cette pratique s’est installée comme une composante quasi structurelle du système éducatif tunisien. Elle ressemble désormais à une «infection silencieuse» qui se propage dans l’école publique, comparable, dans le domaine de la santé, à « une maladie nosocomiale » : un phénomène né à l’intérieur même du système et qui finit par le fragiliser de l’intérieur.
Car cette crise n’est pas née du jour au lendemain. Elle est le résultat d’un long processus de dérives auquel aucune réponse efficace n’a réellement été apportée. Depuis plusieurs années, le recours massif aux cours particuliers s’est banalisé, nourri par une obsession croissante des résultats et de la réussite scolaire. Pour de nombreux parents, l’école ne suffit plus ; les cours privés deviennent alors une assurance supplémentaire, voire une nécessité psychologique.
Réduire la responsabilité à la seule cupidité de certains enseignants serait toutefois une lecture simpliste du problème. Les parents eux-mêmes participent, souvent malgré eux, à l’alimentation de ce système. Animés par la peur de l’échec et par une compétition scolaire de plus en plus féroce, certains vont jusqu’à solliciter des séances individuelles pour leurs enfants, convaincus qu’il s’agit de la seule voie vers l’excellence.
Mais la responsabilité majeure demeure celle du ministère de l’Éducation. Des programmes scolaires jugés trop lourds, des classes surchargées, un manque de moyens pédagogiques et l’insuffisance des mécanismes de suivi ont contribué à fragiliser l’enseignement public et à ouvrir un boulevard au secteur parallèle. Quant à la politique basée essentiellement sur les menaces de sanctions et les mesures répressives, elle n’a jusqu’ici produit aucun résultat palpable.
Le dossier des cours particuliers dépasse aujourd’hui la simple question pédagogique ; il touche directement à l’égalité des chances et à l’avenir de l’école publique tunisienne. Tant que la réussite scolaire dépendra des capacités financières des familles, les inégalités continueront de se creuser entre les élèves.
Face à cette réalité, une approche globale et concertée s’impose. Ministère, enseignants, parents et acteurs de la société civile doivent être associés à une réflexion profonde sur les moyens de restaurer la confiance dans l’école publique, alléger la pression sur les familles et garantir à tous les élèves les mêmes chances de réussite, loin de la logique du « marché noir» de l’éducation.



