À quelques jours de l’Aïd el-Kébir, une activité inhabituelle commence à gagner les quartiers populaires, les marchés hebdomadaires et les périphéries urbaines de la capitale surtout. Derrière l’effervescence liée à l’achat du mouton se met progressivement en place toute une économie saisonnière qui fait vivre, pendant quelques jours, des milliers de personnes.
La Presse — Comme chaque année, l’Aïd ne représente pas uniquement un rendez-vous religieux et familial. Il constitue également une véritable « haute saison » pour une multitude de petits métiers souvent informels : vendeurs de foin, transporteurs, rémouleurs, égorgeurs, bouchers occasionnels, fabricants de barbecues, nettoyeurs de têtes et de pattes de moutons ou encore vendeurs de charbon.
Dans un contexte économique difficile marqué par la hausse du chômage, la précarité et l’érosion continue du pouvoir d’achat, cette activité temporaire devient pour beaucoup une source de revenus indispensable.
Une économie parallèle qui renaît chaque année
À l’approche de la fête, les abords des marchés se transforment en véritables espaces commerciaux improvisés. Autour des vendeurs de moutons gravitent de nombreux petits métiers complémentaires qui prospèrent grâce à l’intensification de la demande.
Des camionnettes chargées de foin s’alignent près des points de vente. Les vendeurs proposent bottes de fourrage, sacs d’orge ou encore charbon destiné aux grillades traditionnelles de l’Aïd. D’autres écoulent des cordes, des bâches ou du matériel de fortune utilisé pour garder les animaux durant les jours précédant le sacrifice.
Dans plusieurs quartiers, les artisans spécialisés dans la fabrication de « kanouns », de braseros et de grilles métalliques connaissent également une forte activité. Certains réalisent, en quelques jours seulement, une part importante de leurs revenus annuels.
Le retour des rémouleurs
Parmi les figures emblématiques de cette période on trouve le rémouleur ambulant. Souvent installé dans un coin de rue ou devant un marché, il attire les habitants venus faire aiguiser couteaux, hachoirs et couperets avant le jour du sacrifice.
Munis de meules électriques ou d’anciens dispositifs artisanaux, ces affûteurs redonnent vie à des outils parfois inutilisés depuis des mois. Les files d’attente s’allongent particulièrement la veille de l’Aïd, certains clients préférant préparer leur matériel au dernier moment.
Égorgeurs et bouchers saisonniers
Mais les métiers les plus recherchés demeurent ceux liés directement à l’abattage et à la préparation du mouton. Dès les premières heures de l’Aïd, des dizaines d’« égorgeurs » parcourent les quartiers populaires munis de leur matériel et souvent accompagné d’un aide, un fils ou un frère ou un voisin. Certains sont de véritables bouchers professionnels, d’autres des ouvriers de chantiers, bergers, agriculteurs ou simples journaliers qui profitent de cette occasion pour améliorer leurs revenus.
Les prestations sont généralement proposées à la carte : égorgement, dépiautage, découpe de la viande ou nettoyage des abats. Les tarifs varient selon les quartiers, le client et le niveau du service demandé.
Avec les années, ce qui relevait autrefois de l’entraide familiale ou du voisinage est devenu une activité commerciale à part entière. Dans les grandes villes, certaines familles préfèrent désormais payer pour gagner du temps ou éviter les difficultés liées à la manipulation du mouton.
Les jeunes au cœur des petits métiers de l’Aïd
L’Aïd offre également des opportunités de revenus temporaires à de nombreux jeunes, notamment des lycéens, étudiants ou travailleurs précaires. Beaucoup se spécialisent dans le nettoyage des têtes et des pattes de moutons.
À l’aide de chalumeaux, de brûleurs artisanaux ou de charbon ardent, ils éliminent les poils avant le lavage et la préparation. Un travail pénible, souvent effectué dans des conditions difficiles, mais qui peut rapporter des sommes appréciables en seulement deux jours.
D’autres jeunes proposent des services de transport à l’aide de triporteurs ou de petites camionnettes pour acheminer les moutons depuis les marchés jusqu’aux domiciles.
Une fête de plus en plus coûteuse
Si ces métiers permettent à certains de gagner leur vie, ils reflètent également l’augmentation continue du coût global de l’Aïd pour les familles tunisiennes. Au prix déjà élevé du mouton viennent désormais s’ajouter les frais de transport, de fourrage, d’affûtage, d’abattage et de nettoyage.
Dans plusieurs régions, de nombreuses familles tentent encore de préserver les traditions malgré des dépenses de plus en plus lourdes. D’autres réduisent les coûts en réalisant elles-mêmes certaines tâches autrefois confiées à des professionnels occasionnels.
Au-delà de leur aspect économique, ces petits métiers illustrent surtout une facette profondément populaire de l’Aïd tunisien : celle d’une société où la débrouillardise, l’économie informelle et les solidarités de proximité continuent d’accompagner les grandes fêtes religieuses.



