Hôtellerie : Derrière les performances, une hôtellerie en crise structurelle
Malgré le retour des touristes et la hausse des recettes en devises, le secteur hôtelier tunisien demeure profondément fragilisé. Derrière les indicateurs positifs de reprise se cache une crise structurelle marquée par la fermeture de nombreux établissements, le surendettement et l’obsolescence d’une partie du parc hôtelier.
Les défis auxquels la Tunisie est confrontée portent désormais sur la modernisation du secteur, la diversification de l’offre et la transition écologique. Il s’agit ainsi de réinventer le modèle touristique national afin de construire un secteur plus résilient et à plus forte valeur ajoutée.
La Presse —La reprise du tourisme tunisien, confirmée par l’amélioration des arrivées et des recettes en devises, pourrait laisser croire à un secteur pleinement relancé. Pourtant, derrière ces indicateurs encourageants, une réalité plus contrastée se dessine. En effet, une partie significative du parc hôtelier demeure fragilisée, voire totalement à l’arrêt. Ce décalage met ainsi en évidence une crise structurelle profonde, qui touche davantage l’hôtellerie que le tourisme dans son ensemble.
Dans ce contexte, il apparaît essentiel de distinguer deux dynamiques. D’un côté, le tourisme tunisien, en tant qu’activité globale, est clairement engagé dans une phase de reprise. De l’autre, l’hôtellerie traditionnelle traverse une crise persistante. Autrement dit, la relance de la demande ne se traduit pas automatiquement par une amélioration de la situation financière des établissements.
Cette lecture est partagée par Houssem Ben Azouz, président Fi2T, qui souligne que « le secteur touristique affiche des performances globalement positives, mais l’hôtellerie continue de subir des déséquilibres profonds». Il insiste notamment sur le fait que la reprise actuelle reste « incomplète et inégalement répartie ».
Cette situation a ses raisons, d’autant plus que, malgré la reprise, plusieurs déséquilibres subsistent. Entre 164 et 177 hôtels restent fermés selon les estimations récentes, tandis qu’environ 20 % de la capacité hôtelière aurait disparu. Parallèlement, des zones touristiques historiques comme Sousse, Hammamet ou Tozeur concentrent aujourd’hui des unités vieillissantes et parfois insolvables. Dès lors, la reprise touristique masque une transformation inachevée de l’offre.
En réalité, cette fragilité renvoie à une crise plus profonde : celle du modèle hôtelier tunisien. Historiquement fondé sur le triptyque « soleil, mer et all inclusive à bas prix », ce modèle a longtemps permis d’attirer massivement les touristes européens. Toutefois, il montre aujourd’hui ses limites. Comme le relève Houssem Ben Azouz : « La pression sur les prix et la dépendance aux tour-opérateurs ont considérablement réduit les marges des établissements », indique-t-il.
Par conséquent, de nombreux hôtels, notamment ceux construits entre les années 1970 et 1990, n’ont pu se moderniser. Ce retard accumulé en matière de rénovation, de digitalisation et de qualité du service a progressivement érodé leur compétitivité. La crise du Covid-19 n’a fait qu’accélérer cette érosion, en précipitant la fermeture d’établissements déjà fragiles. A ce titre, il alerte sur « le risque de disparition progressive d’une partie du parc hôtelier si aucune réforme n’est engagée ».
Dans le même temps, la reprise actuelle du tourisme reste très inégalement répartie. Elle profite principalement aux hôtels rénovés, aux établissements affiliés à des chaînes internationales, ainsi qu’aux destinations les plus compétitives. A cela s’ajoutent le dynamisme du tourisme régional maghrébin et l’essor des formes alternatives d’hébergement. A l’inverse, une grande partie du parc hôtelier traditionnel demeure en marge de cette reprise, accentuant la dualité du secteur. Sur ce point, il met en garde contre « un tourisme à deux vitesses ». A ces fragilités structurelles s’ajoute un autre facteur déterminant : le poids du surendettement. Les dettes du secteur touristique dépasseraient 4,2 milliards de dinars, dont une part importante de créances litigieuses. Dans ces conditions, un grand nombre d’hôtels se retrouvent dans l’incapacité d’investir, ce qui alimente un cercle vicieux : faute de rénovation, la compétitivité recule, la rentabilité diminue et la capacité de remboursement s’érode davantage. Il déplore d’ailleurs « l’absence de mécanismes efficaces de restructuration financière».
Cette situation est d’autant plus problématique que les banques, notamment la Société Tunisienne de Banque, restent fortement exposées au secteur. Par conséquent, elles deviennent plus prudentes dans l’octroi de nouveaux crédits. Ce resserrement financier, combiné à la hausse des taux d’intérêt et aux incertitudes économiques, freine davantage la relance des investissements. Dans ce contexte, Houssem Ben Azouz plaide pour « une refonte globale des mécanismes de financement du secteur ».
Par ailleurs, ces difficultés économiques sont aggravées par un déficit de gouvernance. Le manque de coordination entre les différentes institutions, la lenteur administrative et l’absence de vision stratégique claire limitent l’efficacité des politiques publiques. Il appelle, à cet égard, à
« une gouvernance plus intégrée et plus réactive ».
Face à ces enjeux, la transformation du modèle touristique apparaît inévitable. Il devient nécessaire de monter en gamme, en passant d’un tourisme de volume à faible valeur ajoutée vers une offre plus qualitative. Dans cette optique, l’implantation de groupes internationaux comme Marriott International, Hilton ou Radisson Hotel Group illustre le potentiel d’évolution du secteur. Il estime d’ailleurs que
« la Tunisie dispose des atouts nécessaires pour réussir ce repositionnement ». En parallèle, la diversification de l’offre touristique constitue un levier essentiel. Le tourisme balnéaire ne peut plus, à lui seul, soutenir la croissance du secteur. Le développement du tourisme culturel, saharien, écologique ou encore médical permettrait ainsi de mieux valoriser les atouts du pays tout en répondant aux nouvelles attentes des visiteurs. Dans ce sens, Houssem préconise « une stratégie axée sur la valeur plutôt que sur le volume ». Toutefois, cette transformation ne pourra aboutir sans une réforme en profondeur du financement du secteur. Le rééchelonnement des dettes, la mise en place de mécanismes de restructuration et le développement de partenariats public-privé apparaissent comme des conditions indispensables pour relancer durablement l’investissement.
Enfin, la transition écologique et numérique s’impose désormais comme un impératif stratégique. Aujourd’hui, on vit dans le stress hydrique et les mutations climatiques, les investissements dans l’efficacité énergétique, la gestion de l’eau et les technologies intelligentes deviennent des facteurs clés de compétitivité.
En définitive, la Tunisie ne fait pas face à une crise du tourisme au sens strict, mais à une crise de transformation de son modèle hôtelier. Si le pays continue d’attirer des visiteurs et de générer des recettes, une partie de son infrastructure touristique reste fragilisée, car vieillissante, endettée et insuffisamment modernisée.
Ainsi, les hôtels fermés ne traduisent pas un effondrement du secteur, mais plutôt une transition inachevée. Comme le conclut Houssem Ben Azouz, « l’enjeu est désormais de reconstruire un modèle touristique plus résilient, plus durable et à plus forte valeur ajoutée ».



