Vient de paraître – « Artésilience » de Héla Ellouze Mégdiche : L’Art de conjurer les souffrances
Héla Ellouze Mégdiche vient de publier son troisième ouvrage intitulé Artésilience, fusion des âmes chez Arabesques. La présentation de cette nouvelle publication a été célébrée dans la galerie Hors Cadres à Sfax, dimanche 17 mai 2026.
Le titre de cet ouvrage est le troisième du genre. Les deux premiers, publiés tour à tour, portent également le titre générique Artésilience, avec des sous-titres spécifiques : Ma libération en 2024 et Eclats de mes pensées en 2025.
Le choix de l’espace de dévoilement de l’ouvrage n’est pas fortuit.
Autour du carré réservé aux échanges entre l’auteure, l’éditeur Moncef Chebbi et le public venu nombreux pour cet événement, quatre-vingt-quatre tableaux de dimensions et de factures diverses ont été accrochés. Le plus clair de ces œuvres picturales est signé par Héla Ellouze Megdiche, près de soixante autres toiles sont l’œuvre de la trentaine de jeunes femmes qui ont pris part aux ateliers d’Artésilience animés par l’auteure durant l’année écoulée.
La présentation de l’ouvrage avait donc pris l’allure d’une démonstration de démarche art thérapeutique. Les œuvres accrochées racontent des approches expressives multiples, diverses et variables. Elles dévoilent et cachent en même temps, elles sont le plus souvent inscrites dans une facture bidimensionnelle, les formes se superposent sur les surfaces planes en courbes, en couleurs et en lignes droites, en gribouillis qui révèlent juste ce qu’il faut que le spectateur entende des voix qui murmurent les révélations de chaque tracé.
Dans un monde qui presse, Artésilience invite à regarder l’art non comme un luxe réservé à une élite, mais comme un outil de transformation intime et collective. À travers les gestes, les couleurs et les formes, le livre montre comment l’expression artistique peut accompagner la douleur, favoriser la régulation émotionnelle et nourrir une renaissance personnelle.
Des références à des pratiques artistiques et à des figures culturelles célèbres éclairent, sans didactisme, ce que signifie prendre soin de soi et des autres grâce à la créativité. L’approche « artésiliante » de Héla Ellouze Megdiche a pris les cheminements d’un travail commencé sur elle-même et dont elle rend compte dans son premier ouvrage, Ma libération.
Ce livre explique comment, atteinte d’une maladie articulaire grave, elle a pu trouver la voie de la guérison à travers la peinture. Le second ouvrage, L’éclat de mes pensées, approfondit la réflexion analytique, revient sur les toiles et sur les motifs récurrents, interroge les formes et les couleurs commises dans l’insouciance de l’acte créateur, cherche les corrélations entre le geste créateur et son effet libérateur.
Entre amours et désamours de soi et des autres, entre douceur, douleur, doutes et dialogues, se compose le grand D du désir où se dessinent les méandres d’une écriture de soi comme une quête d’absolue profondeur de l’être. L’écriture est, ici, une revendication de la destinée, enfin débarrassée de tant de détritus. Les chemins de la création artistique chez l’auteure convergent vers une recréation d’un soi, en plus net et plus éthéré, pur, aimant, éclatant.
Des voiles de blessures anciennes sont mises à découvert, les signes de résistance qui ne trompent pas, qui résistent et qui finissent par se révéler à la conscience comme une libération, comme une revanche sur une peine cachée, et pourtant douloureusement ressentie. Les levées de voiles ouvrent les voies de la lumineuse présence d’obscures clartés où miroite l’éclat des bribes du souvenir et de la présence.
Les pages du souvenir vierges, immaculées, se transforment en toiles blanches destinées à recevoir les tracés, les linéaments, les pigments, les opacités et les transparences de la vie bien ronde, où plane « Fleur » la jeune fille des rêves d’innocence, en haut d’un escalier, au creux d’un ruisseau, parmi les taches d’un parcours de beauté sans concession.
De « Vie », en éclats, les multiplications du motif transmutent « Fleur » en ballerine couleur de vin, dans un espace bidimensionnel où la sphère d’un bleu aquatique, ruissèle en coulées serpentines. A la recherche de cette représentation de soi, de sa fille, de sa grand-mère, de son jardin d’Eden composé de roses et de jasmins tressés en « machmoums » en l’honneur des hommes, le jeu d’associations se manifeste en strates subtilement superposées dans « Amour de terre ».
Un dialogue nous balance ainsi d’une toile à la recherche des mots qui pourraient lui adhérer, lui conférer des sensations, des sensorialités multiples, des ombres, des silhouettes et autres équivalences. Les rêves ouvrent à la peinture et la peinture aux questions existentielles. Miroitements et mises en abyme de formes de mots, de forces intérieures qui éclatent à la surface de l’écriture.
Le vertige de la création oscille entre tensions et détentes, montées et descentes, rondeurs et vecteurs, échelles et tracés rebelles. A la surface des toiles, les lettres composent des formes de mots et de phrases, comme pour échapper au vertige de l’incertitude. Les formes picturales sont enchâssées dans des formes verbales sans, pour autant, être privées de leur propre éloquence. Un bouillonnement de mots coule du fond intarissable de la jeune femme qui se découvre face à ses phantasmes et ses désirs mis à nu.
Elle puise la puissance de son verbe dans le secret de la nature qui se régénère à l’infini, la fleur qui renaît de ses grains, « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, et qui l’aime et la comprend ».
Mise à nu du pathos
Le parcours de Héla Ellouze Megdiche se compose d’une série de confrontations à cor et à cri, contre le pathos physique et moral, et d’une série de victoires qui se réalisent dans l’art de l’introspection et dans l’introspection par l’art. La résilience, la capacité de résistance aux aléas, la force du dépassement résident dans la pratique et dans la volonté de reconnaissance des signes cachés de son existence.
Elle offre, grâce à ses livres où elle se livre, une pratique d’art-thérapie aussi originale, personnelle que pertinente. A la différence des pratiques qui se déroulent grâce à un thérapeute qui soutient le parcours du patient et l’aide à extirper les zones de tension, Héla se contente de son cercle intime, elle s’interroge à travers les dessins et l’écriture pour libérer ce qu’elle est et pour s’offrir la meilleure santé.
Ce faisant, elle a élargi le cercle à une trentaine de jeunes femmes venues chercher avec elle des démarches libératrices. L’exposition de leurs œuvres à la Galerie Hors-Cadres jusqu’au 30 mai témoigne de la puissance du parcours de chacune d’entre elles.
L’art-thérapie est ici une pratique originale qui mêle création artistique, peinture, production littéraire et exploration intérieure. Bien plus qu’une simple activité artistique, elle offre un espace sécurisé pour exprimer des émotions, des pensées et des souvenirs souvent difficiles à verbaliser.
À travers le dessin, la peinture et la production textuelle, Héla Ellouze Megdiche s’invite à un dialogue profond avec elle-même, un voyage introspectif où l’inconscient se révèle par les couleurs, les formes et les textures. Dans ses ateliers, elle propose aux participantes de trouver, chacune, les voies picturales qui les révèlent et les soulagent. Il ne s’agit pas de transmettre une technique de dessins-couleurs, il s’agit de donner libre cours aux tracés des parcours intimes permettant de transformer les non-dits et les silences douloureux, en formes visibles et maîtrisables.
Le processus créatif favorise la guérison émotionnelle, mentale et physique. Chacune est donc à même de produire une œuvre d’art esthétique, tout en explorant ce qui émerge pendant l’acte de création par l’interprétation de ses créations, cherchant à décoder les messages symboliques et à mieux comprendre ses émotions.
L’introspection est au cœur de l’art-thérapie. En plongeant dans le processus créatif, on accède à des parties de soi souvent cachées ou oubliées. Les couleurs choisies, les formes tracées, les motifs répétés deviennent des fenêtres ouvertes sur notre monde intérieur. Chaque création est un miroir de l’âme, reflétant des aspects de notre être que les mots ne peuvent capturer de prime abord.
C’est pour cette raison que les livres de Héla Ellouze Mégdiche interrogent les formes, les couleurs, les personnages, les silhouettes sans vouloir trancher définitivement de leur nature. Les symboles sont polysémiques, mieux encore ils sont polysensoriels et multidirectionnels, mais toujours consubstantiels à la chair vive de l’ego écorché de l’actant.
Ils sont parfumés à l’eau de rose, aux pétales de jasmin qui ne manquent pas de faire transparaître quelques épines ou autres « écorces rugueuses » derrière les tiges verdoyantes. La nature joue à l’auteure autant de tours magiques, elle cache et dévoile tout à la fois, elle colle jusqu’au nom de Héla « Ellouze », fleurs d’amandiers, blanches comme son innocente quête de pailleter chacune d’elles d’une parure intime, comme une sorte de diadème de son « arbre-laboratoire ». Héla brave cet environnement envoûtant du jardin de son enfance, elle le questionne sous toutes les coutures et finit par trouver les clés de sa délivrance de toutes les images obsédantes, elle les reproduit sur ses toiles et les interroge dans ses écrits. Elle leur donne un nom et un corps, des caractères et des effets, elle les humanise pour mieux en ressentir l’essence.
Artésilience, histoire d’un néologisme en marche
Artésilience, néologisme sculpté sur les résonances d’art, de silence, de présence et de résilience, explore l’art-thérapie comme pratique accessible et universelle, capable de donner sens à des expériences difficiles. Dans un contexte où la santé mentale occupe davantage l’espace public, où la médication ne suffit pas toujours et où les ressources communautaires prennent de l’importance, le livre, Fusion des âmes, propose une lecture qui parle autant au grand public qu’aux professionnels.
Il mêle témoignages, observations cliniques et réflexions artistiques pour montrer que le soin peut passer par le sensible, le symbolique et le collectif. Ce livre se présente comme une invitation à ressentir, plutôt qu’à commenter passivement, les effets de l’art sur le corps et l’esprit. L’écriture privilégie des descriptions sensorielles et des exemples concrets qui ramènent la théorie à des gestes simples — dessiner, coller, sculpter, écrire, performer — et à un rythme de découverte plutôt qu’à une restitution académique.
Le matériau thérapeutique réside dans le processus, dans la démarche créatrice, dans la vérité du geste et dans la sincérité de l’interrogation de soi. On ne peut s’empêcher de penser à des démarches similaires, tel le langage plastique des carnets de la Mexicaine Frida Kahlo où le corps et le trauma deviennent des narrations visuelles riches en symboles.
En ce sens, la démarche artistique et la réflexion qui l’accompagne, tout au long des trois ouvrages, font de l’approche « artésilante » de Héla Ellouze Megdiche un corpus matriciel d’art thérapie digne de figurer parmi les pratiques les plus intéressantes. Les actes créatifs analysés par l’auteure fonctionnent comme des outils d’exploration et de régulation affective.
Le dessin comme langage du corps ouvre la voie aux tracés des lignes, des formes et des textures pour externaliser les tensions intérieures. Le collage comme visitation du moi consiste à assembler des images pour reconnaître des aspects de soi jusqu’alors dissociés. Ce processus se déroule souvent sur le mode de l’humour et de la dérision. L’écriture s’accorde avec performance pour ainsi créer les lieux de narration et d’élargissement du cadre expérientiel, permettant de réécrire des pans intimes de la vie.



