Le destin de 18 artistes femmes pionnières. Certaines vedettes sont encore connues aujourd’hui, d’autres sont injustement négligées de la mémoire collective en dépit de leur talent et de leur apport incontestable.
La Presse — « Stars tunisiennes du chant, du théâtre et du cinéma (1900-1956) » est le nouvel ouvrage de Fakher Rouissi qui vient de paraître aux éditions Dar Tunis avec une préface du grand écrivain et homme de théâtre tunisien Ezzedine Madani. L’auteur retrace le destin de 18 artistes femmes pionnières. Certaines vedettes sont encore connues aujourd’hui, d’autres sont injustement négligées de la mémoire collective en dépit de leur talent et de leur apport incontestable.
Entre recherche historique et littérature
Fakher Rouissi a déjà publié plusieurs articles de recherche dans le domaine de l’art ainsi que d’autres livres qui allient narration captivante et documentation historique rigoureuse dont « Fathia Khayri : art et émotion » (Fan we chajan) paru en 2016 et « Chanteurs tunisiens juifs célèbres » en 2022.
Une séance de présentation s’est tenue à la librairie Al Kitab le 4 juin, en présence de chercheurs, universitaires et amateurs d’art. Elle a été animée par l’historien tunisien de renom Habib Kazdaghli, ancien doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba. La chercheure Faten Bouchrara, qui s’intéresse par ailleurs à Habiba Msika dans ses travaux, a introduit la séance en soulignant que ce livre de 427 pages est entre le littéraire et l’académique. Il comprend plus de 180 documents et photos inédits et témoignages exclusifs. L’auteur a, en fait, consulté les archives de nombreuses institutions dont le Centre des musiques arabes et méditerranéennes Ennejma Ezzahra, La Rachidia, La Bibliothèque nationale..
Tout au long du livre, l’auteur relate des évènements dans un style narratif dynamique. Il commente les documents insérés et qui sont organisés dans une longue biographie à la fin. Des expressions et des interviews sont rapportées de manière authentique, en dialecte tunisien avec des termes en français. Un entretien enregistré de Hassiba Rochdi et Mohsen Rayes a particulièrement enrichi cet ouvrage.
Comment ces femmes ont-elles pu défier les normes et percer dans un domaine perçu comme tabou et interdit même aux hommes ? Puis, une autre problématique majeure s’impose, comment les sauver de l’oubli ?
D’ailleurs, Ezzedine Madani a indiqué dans la préface, comme dans son intervention lors de la séance de présentation, que les données sont dispersées dans les archives et insuffisamment structurées, ce qui complique leur consultation et leur exploitation. Il a fait la comparaison avec l’Egypte et le Maroc où il a vécu auparavant. Selon lui, la Tunisie a été pionnière dans le cinéma et le théâtre, mais n’a pas su tenir un rythme de productions stable. « Que reste-t-il aujourd’hui, ou plutôt que sait le public, des films des années 30 et des pièces de théâtre anciennes ? », déplore Ezzedine Madani.
Mettre en lumière les oubliées de l’Histoire
Les biographies réunies dans le livre retracent le parcours de certaines célébrités comme Habiba Msika, Chefia Rochdi, Hassiba Rochdi, Dalenda Abdou.. L’auteur a également réexaminé les archives et mis en lumière des artistes longtemps délaissées. Il a rendu justice à Meherzia Hab Mlouk, Flifla Chemia, Behija, Wided et d’autres anciennes icônes insuffisamment reconnues pour leurs contributions et qui n’apparaissent pas, ou peu, dans les récits traditionnels. En plus de les faire connaître, l’écrivain a indiqué qu’il tient à préserver leurs œuvres de l’usurpation car des artistes venus après se sont appropriés leurs créations.
L’approche de Fakher Rouissi permet ainsi de poser un regard plus critique sur la manière dont l’histoire a été écrite. L’engagement de ces vedettes féminines et leur héritage ont été moins documentés, conservés et nettement moins valorisés que leurs homologues masculins. En outre, l’auteur a souligné lors de la séance de présentation que certaines « stars » ont choisi des pseudos et évitaient les médias à cause des inquiétudes concernant la réputation familiale, ce qui explique des fois le manque de données. Les historiens présents ont reconnu tout de même ne pas se concentrer suffisamment sur le volet artistique dans leurs travaux.
En restituant le parcours des stars, Fakher Rouissi a raconté dans son ouvrage « l’ampleur de leur passion, leur attachement à la culture sous toutes ses formes, ses manifestations, ses expressions et ses significations… tout en cherchant à révéler leurs sacrifices », comme il l’a précisé dans l’introduction.
Toutes ces dames, ou presque, ont subi des préjugés liés au genre et des pressions dues aux normes sociales et culturelles de leur époque et de leur milieu. Elles ont eu le courage de croire en la liberté quand les patriarches excluaient souvent les femmes du domaine artistique ou leur imposaient des restrictions. Même leur situation économique était fragile, comme les métiers artistiques sont incertains financièrement. « Elles ont patienté face aux préjudices, sacrifié beaucoup et lutté pour leur cause. Elles ont payé le prix fort pour réaliser leurs ambitions et ont traversé des périodes difficiles et douloureuses. Malgré cela, leur détermination ne s’est pas affaiblie et elles ne se sont pas laissé abattre », écrit Fakher Rouissi. Ces artistes ont contribué à préserver le patrimoine culturel et à renforcer le sentiment d’appartenance nationale à l’ère de la colonisation. Elles ont même soutenu les mouvements nationalistes.
« Elles ont brisé les chaînes par lesquelles la société patriarcale les avait entravées et qui les empêchaient d’accomplir leur noble rôle dans le progrès de la civilisation », ajoute Fakher Rouissi.
Quelques questions posées lors de la séance de présentation ont attisé la curiosité de l’audience :
Qui est la première actrice de cinéma tunisienne ? Quelle actrice a été citée dans un discours de Habib Bourguiba parce qu’il aurait joué son fils dans une pièce de théâtre en 1922 ? Quelle artiste a hébergé et soutenu des militants anticolonialistes ? Quelle star a rencontré Picasso et à laquelle il aurait prédit un avenir radieux ? Les réponses n’ont pas été dévoilées oralement, mais figurent dans le livre.
Histoires de stars, Histoire du pays
Le livre de Fakher Rouissi s’inscrit dans un projet global, comme l’indique l’auteur, qui vise à préserver notre patrimoine et notre héritage culturel. Il ne se limite pas à l’hommage rendu aux artistes tunisiennes. Il reconstitue des récits de vies, mais aussi le contexte particulier du siècle dernier. Comprendre l’œuvre nécessite donc de comprendre son époque. Ces décennies étaient une période d’intense effervescence politique et syndicale. Ce que l’histoire officielle ne mentionne pas assez, c’est que ces artistes étaient plus proches du pouvoir qu’on ne le croyait. La politique a influencé directement leurs vies, en plus d’inspirer leurs œuvres, leur engagement et la manière dont leur art a été reçu et interprété.
De plus, cet ouvrage de Fakher Rouissi, dédié aux « stars », retrace les débuts artistiques de ces dames, qui coïncident naturellement avec la modernisation intellectuelle, l’émergence du cinéma et la création des premières troupes de théâtre Ces vedettes féminines étaient en avance sur leur temps. Soutenues et encouragées par des intellectuels masculins, elles jouaient sur les planches des œuvres de Shakespeare, Molière, Victor Hugo..
Plusieurs aspects des luttes féminines et féministes incarnées par les stars mentionnées dans le livre ont ainsi enrichi la vie culturelle, académique, sociale et même institutionnelle. Le livre n’est donc pas une simple compilation de récits biographiques, mais un panorama de l’histoire artistique et politique, richement étayé grâce aux documents écrits insérés, aux photos et aux références bibliographiques.
Le grand apport du journaliste Ali Jendoubi
L’index des noms propres à la fin du livre comprend de nombreux artistes masculins, écrivains, décideurs et autres qui ont accompagné et soutenu les stars féminines. « La femme tunisienne a réussi à trouver sa voie dans le domaine artistique, et culturel au sens plus large, grâce au soutien d’hommes intellectuels qui ont cru en elle et en ses droits », a indiqué Fakher Rouissi lors de la présentation. A un niveau encore plus pratique, il a rappelé que le rôle des hommes qui accompagnaient les vedettes féminines lors des déplacements et qui les protégeaient quand elles rentraient tard après les répétions et les représentations n’est pas négligeable non plus.
Une place particulière a été accordée dans l’ouvrage de Fakher Rouissi à Ali Jendoubi. S’il lui a réservé un chapitre entier, c’est parce qu’il s’est basé sur un document précieux dont il est l’auteur. Ali Jendoubi était un journaliste culturel qui a côtoyé les artistes lors des soirées et a connu de près la vie privée de certaines stars qui figurent dans le livre.
Il a rédigé un manuscrit avec des biographies et beaucoup d’informations inédites. Fakher Rouissi a retrouvé ces textes dans les archives de La Rachidia et a indiqué lors de la présentation de son ouvrage qu’il s’étonne qu’un document aussi intéressant ait pu échapper à l’attention des chercheurs de renom.. Il incite dans ce sens à revoir le contenu et l’organisation des archives qui pourraient apporter encore plus de renseignements jusque-là non exploités.
Bien qu’il ne soit pas issu du domaine de la recherche académique, Fakher Rouissi continue par ses écrits à sauver des noms et des œuvres de l’oubli. D’autres publications sont attendues dans le même contexte. M. Habib Kazdaghli a également souligné à la fin de la présentation que les structures de recherche académique sont ouvertes aux contributions de qualité, y compris de la part de non-universitaires




