Gabès cinéma Fen au CinéMadart – « With Hasan in Gaza » de Kamal Aljafari : Un palimpseste de mémoires et de résistances
Projeté jeudi dernier au Cinémadart Carthage, « With Hasan in Gaza » du cinéaste palestinien Kamal Aljafari ouvre le cycle de projections restitutif d’une partie de la programmation cinématographique de la 8e édition de Gabès Cinéma Fen, organisée du 26 avril au 2 mai dernier.
La Presse — Cette reprise, qui se poursuivera les 4, 9 et 23 juin, met à l’honneur des cinéastes venus de Palestine, d’Irak, du Liban, du Maroc et de Suisse, à travers une diversité de formes allant du documentaire à la fiction. Une programmation portée par les questions de mémoire, d’exil, de survie et de résistance face à la guerre, à la colonisation, à la tyrannie ou à l’effacement.
Après avoir exploré, dans « A Fidai Film » (2024), les mécanismes de la domination coloniale à travers des archives institutionnelles, photographies et documents historiques, Kamal Aljafari opère un déplacement vers l’intime avec « With Hasan in Gaza ».
Cette fois, il puise dans ses propres archives filmées pour reconstituer un voyage effectué en 2001 dans la bande de Gaza.
Ancien prisonnier de la première Intifada, Aljafari retourne sur ce territoire douze ans après sa détention, à la recherche d’un ancien compagnon de cellule. Accompagné de Hasan, un guide local, il parcourt Gaza muni d’un simple caméscope. Vingt ans plus tard, il exhume trois cassettes MiniDV et les assemble pour composer un film où la quête initiale s’efface progressivement au profit d’une immersion dans le quotidien d’un territoire sous occupation.
Dès les premières images, le décor est posé: un checkpoint, des barbelés, du béton. Pourtant, très vite, la caméra s’attarde sur d’autres réalités. Des enfants jouent sur la plage, des habitants fréquentent les marchés, des familles poursuivent leur existence malgré les contraintes imposées par la colonisation. Fidèle à son approche expérimentale, Aljafari refuse toute narration explicative. Ni voix off ni commentaire ne viennent orienter le regard. Seuls quelques cartons rappellent, de temps à autre, le point de départ du voyage.
Cette liberté formelle transforme progressivement la recherche de l’ancien détenu en une déambulation à travers les multiples visages de Gaza. Le film capte aussi bien l’insouciance fugace de l’enfance que l’inquiétude omniprésente des adultes. Certains refusent d’être filmés, tandis que d’autres, notamment des femmes, encouragent le réalisateur à documenter les destructions et les violences subies. Les enfants, eux, réclament la caméra avec enthousiasme.
Loin des représentations souvent réduites aux chiffres, « With Hasan in Gaza » restitue une présence humaine. C’est là que réside la force du film, car en écartant l’ambition totalisante d’un documentaire qui prétendrait raconter Gaza dans son ensemble, Aljafari restitue la complexité des vies qui l’habitent en soulignant les gestes ordinaires, les temps morts, les regards et les silences. La caméra portée, avec son instabilité, ses tremblements et ses hors-champs, rend aux Palestinien·nes une humanité qui leur est si souvent refusée dans les représentations médiatiques.
Visionnées aujourd’hui, alors que le génocide à Gaza se poursuit et que l’occupation sioniste continue de bafouer, entre autres engagements, celui du cessez-le-feu, ces images tournées en 2001 acquièrent une résonance particulière.
Après des mois de carnage, de destruction et d’anéantissement largement diffusés dans les réseaux sociaux et certaines chaines télé, elles apparaissent comme les vestiges d’un monde que la domination coloniale cherche obstinément à effacer. Chaque rue, chaque visage, chaque paysage filmé semble désormais chargé d’une dimension mémorielle et politique.
Dans une séquence marquante, Hasan demande au cinéaste d’observer par la fenêtre les missiles qui tombent au loin. Cette attente silencieuse devient presque insoutenable. Elle rappelle combien les images, répétées à l’infini, risquent parfois de nous rendre aveugles à la réalité humaine qu’elles contiennent. La quête de l’ancien codétenu, dont le destin demeure inconnu, finit alors par faire écho à une disparition plus vaste, celle d’un territoire, d’une mémoire et de vies constamment menacées.
Dans ce film construit sur un montage volontairement épuré, le travail sonore est l’un des principaux outils de narration. Dans une séquence des paysages de Gaza qui défilent derrière les vitres d’une voiture, se détachent des sons du quotidien, entre autres, sirènes lointaines, fragments de conversations, rumeurs de la rue, musique diffusée à la radio.
Une chanson d’amour déborde peu à peu de son cadre initial pour accompagner d’autres images, comme si elle s’adressait désormais à Gaza elle-même : « My love, I want us to go back in time » (Mon amour, je voudrais que nous puissions remonter le temps ), résonnent comme une élégie adressée à un territoire meurtri. D’autres vers évoquent « les exilés de la terre », faisant écho aux réflexions anticoloniales qui traversent le film et à la référence aux « Damnés de la terre » de Frantz Fanon.
Sans apporter de réponse définitive ni à la recherche entreprise ni à l’histoire qu’il raconte, « With Hasan in Gaza » s’achève comme un geste de sauvegarde. Le cinéaste prolonge sa réflexion sur la mémoire palestinienne et affirme la portée politique de son geste cinématographique. Il nous dit que face aux tentatives d’effacement, préserver les traces devient un acte de résistance.



