À chaque saison estivale, le même débat ressurgit en Tunisie : les plages sont-elles toujours un espace public accessible à tous ou deviennent-elles progressivement des espaces privatisés au profit d’exploitants commerciaux ? Malgré un cadre juridique clair garantissant la libre jouissance du domaine public maritime, les plaintes des estivants se multiplient chaque été, alimentant les interrogations sur l’efficacité des contrôles et l’application de la loi.
Avec près de 1 300 kilomètres de côtes, selon les données du ministère de l’Environnement, la Tunisie dispose d’un patrimoine littoral parmi les plus importants de la Méditerranée. Ce littoral constitue à la fois une richesse écologique, un levier majeur pour le tourisme et un bien public dont l’accès est garanti à l’ensemble des citoyens.
Pourtant, sur de nombreuses plages, les scènes se répètent. Rangées de transats, parasols alignés sur plusieurs dizaines de mètres, espaces réservés aux établissements touristiques ou à des concessionnaires privés : autant de situations qui donnent parfois aux vacanciers le sentiment que l’accès libre à la plage est devenu l’exception plutôt que la règle.
Un droit garanti par la loi
La législation tunisienne encadre pourtant strictement l’exploitation du domaine public maritime.
La loi n°73 du 24 juillet 1995, relative au domaine public maritime, rappelle que les plages constituent un bien appartenant à la collectivité nationale et que leur utilisation par les citoyens est libre, gratuite et égale pour tous.
De son côté, le décret gouvernemental n°1847 de 2014, régissant les occupations temporaires du domaine public maritime, fixe des règles précises. Les autorisations accordées pour l’installation de parasols, de chaises ou d’autres équipements restent temporaires et limitées dans l’espace. Elles ne peuvent en aucun cas empêcher la libre circulation des usagers ni occuper l’intégralité de la plage, une partie devant obligatoirement rester accessible au public.
Sur le terrain, toutefois, l’application de ces dispositions apparaît souvent inégale.
Entre concessions légales et abus constatés
Les activités commerciales sur les plages ne sont pas, en elles-mêmes, illégales. Elles participent à l’économie touristique, créent des emplois saisonniers et contribuent à l’attractivité du littoral.
Le problème apparaît lorsque certains exploitants dépassent le périmètre autorisé par leur concession ou adoptent des pratiques assimilées à une appropriation de fait du domaine public. Plusieurs estivants rapportent être invités à louer un transat ou un parasol pour pouvoir s’installer à proximité du rivage, tandis que d’autres évoquent des altercations après avoir tenté d’installer leur propre matériel dans des espaces considérés comme “réservés”.
Ces témoignages, largement relayés sur les réseaux sociaux, nourrissent un sentiment d’injustice chez une partie des citoyens. Une formule revient d’ailleurs régulièrement : “Le citoyen modeste n’a plus sa place sur les plages”.
Face à ces dérives, les autorités annoncent chaque année des opérations de contrôle.
À Bizerte, durant l’été 2026, le gouverneur Salem Ben Yaâcoub a effectué plusieurs visites d’inspection sur les plages de Ghar El Melh, Rafraf et Aïn Mestir. Il a ordonné un renforcement des contrôles afin de veiller au respect des autorisations d’occupation temporaire du domaine public maritime.
Ces opérations ont mobilisé les services du gouvernorat, les municipalités concernées, les représentants de l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (APAL), la Garde nationale ainsi que la Garde maritime. Les autorités ont rappelé que l’exploitation commerciale des plages demeure une dérogation strictement encadrée et ne saurait remettre en cause le droit des citoyens à accéder librement au littoral.
Si ces initiatives sont généralement saluées, elles restent souvent perçues comme des interventions ponctuelles dont les effets s’estompent une fois la saison estivale terminée.
Une gouvernance du littoral à repenser
Pour plusieurs spécialistes de l’aménagement du territoire et de la gestion du littoral, la question dépasse la seule responsabilité des exploitants.
Elle concerne également les modalités d’attribution des concessions, le suivi de leur exécution et les moyens humains consacrés au contrôle d’un littoral de plus de deux mille kilomètres.
Nombre d’observateurs plaident ainsi pour une stratégie permanente fondée sur une cartographie publique des espaces concédés, une signalisation visible des zones autorisées, des inspections régulières tout au long de la saison et l’application systématique des sanctions en cas d’infraction.
Au-delà des campagnes de contrôle estivales, l’enjeu est de préserver durablement le caractère public des plages tunisiennes. Car si le littoral constitue un moteur économique essentiel, il demeure avant tout un patrimoine collectif dont l’accès, garanti par la loi, ne devrait souffrir d’aucune ambiguïté. Entre impératifs touristiques et respect du domaine public maritime, l’État est aujourd’hui attendu sur un point essentiel : faire de l’application de la loi une réalité visible sur l’ensemble des plages tunisiennes.
R.I


