Tribune – Comesa… La prochaine bataille économique de la Tunisie vers l’Afrique : Il n’est plus temps d’attendre

À l’heure où les pays du monde entier rivalisent pour consolider leur présence sur le continent africain, la Tunisie n’a pas encore pleinement valorisé son adhésion au Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa), bien qu’elle y soit devenue membre en 2018 et que l’accord soit entré en vigueur en juin 2019.
Aujourd’hui, l’Afrique constitue l’un des espaces de croissance économique les plus dynamiques au monde. Sa population approche les 1,5 milliard d’habitants et devrait dépasser les 2,5 milliards à l’horizon 2050, faisant du continent le plus grand marché de consommation émergent au niveau mondial, avec un potentiel économique et d’investissement appelé à redessiner les équilibres du commerce international au cours des prochaines décennies.
Malgré cette opportunité historique, la Tunisie reste encore loin de tirer pleinement profit de son appartenance au Comesa et à la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Cette situation impose aujourd’hui l’élaboration d’une stratégie nationale globale faisant de l’Afrique l’une des priorités économiques de l’État tunisien pour les années à venir.
Le Comesa regroupe plus d’une vingtaine d’États et représente un marché de plus de 600 millions d’habitants, avec un produit intérieur brut avoisinant les 1.000 milliards de dollars. Il s’agit de l’un des ensembles économiques connaissant la croissance la plus rapide en Afrique. Les avantages tarifaires et commerciaux offerts par cet accord constituent une occasion exceptionnelle d’accroître les exportations tunisiennes et d’attirer davantage d’investissements étrangers.
La Tunisie dispose de tous les atouts nécessaires pour devenir une plateforme économique et logistique reliant l’Europe à l’Afrique. Sa position géographique est stratégique, ses ports sont susceptibles d’être modernisés, ses compétences humaines sont reconnues et son tissu industriel est particulièrement développé dans les composants automobiles, les câbles électriques, les industries agroalimentaires, les produits pharmaceutiques, les matériaux de construction, les services d’ingénierie, l’enseignement supérieur et les services de santé. Tous ces secteurs sont en mesure de concurrencer efficacement sur les marchés africains.
Une exploitation optimale de cette adhésion permettrait à la Tunisie d’obtenir des gains stratégiques majeurs, notamment :
• élargir les débouchés pour les produits tunisiens;
• accroître les exportations et réduire le déficit commercial;
• attirer des investissements étrangers orientés vers le marché africain;
• créer des milliers de nouveaux emplois;
• augmenter les entrées de devises;
• accompagner les petites et moyennes entreprises dans leur expansion à l’international;
• renforcer la sécurité économique et diversifier les partenaires commerciaux.
Malgré les années écoulées depuis l’entrée en vigueur de l’accord pour la Tunisie, le volume des échanges commerciaux avec les pays de cet espace demeure largement en deçà du potentiel disponible. Il devient donc indispensable de mettre en œuvre un plan national clair visant à concrétiser cet accord sur le terrain, à travers l’ouverture de lignes maritimes et aériennes directes vers les capitales africaines, la création de plateformes logistiques et commerciales tunisiennes au sein des marchés africains, l’encouragement des entreprises nationales à investir et à s’implanter sur le continent, l’intensification de la participation aux foires et forums économiques, ainsi que le renforcement du rôle des ambassades et des missions diplomatiques dans la prospection des opportunités économiques et l’ouverture de nouveaux marchés aux produits et services tunisiens.
Il convient également de rappeler que la Tunisie n’a jamais été absente du continent africain. Avant 2010, elle avait été pionnière dans plusieurs domaines, notamment les infrastructures, l’électricité, l’eau et les télécommunications, grâce à des entreprises publiques qui avaient accumulé une solide expérience et enregistré des succès remarquables dans plusieurs pays africains.
Les compétences tunisiennes ont démontré leur capacité à réaliser d’importants projets à l’étranger. Il aurait ainsi été possible que la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg), la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede), la société Sart relevant du ministère des Technologies de la communication, ainsi que d’autres entreprises nationales, soient aujourd’hui fortement présentes au cœur du continent africain, exportant le savoir-faire tunisien, créant de la richesse et générant des recettes en devises, au lieu de connaître parfois des difficultés financières les contraignant à recourir à l’endettement pour couvrir leurs dépenses. L’exportation de l’expertise tunisienne doit redevenir l’un des moteurs essentiels de l’économie nationale, comme ce fut le cas par le passé.
La prochaine étape exige également que Son Excellence le Président de la République donne des instructions claires à l’ensemble des institutions de l’État afin de lever les obstacles administratifs, financiers et logistiques qui entravent l’expansion des entreprises tunisiennes en Afrique. La concurrence se joue désormais contre la montre, et les premiers à s’implanter durablement seront ceux qui occuperont les positions les plus solides sur ces marchés prometteurs.
Dans cette perspective, les banques tunisiennes doivent devenir de véritables partenaires de cette expansion économique en accompagnant les entreprises nationales, en finançant leurs projets à l’étranger, en proposant des lignes de financement et des garanties bancaires compétitives, ainsi qu’en ouvrant des filiales ou des bureaux de représentation dans les pays africains afin d’accompagner les investisseurs tunisiens partout où ils s’implantent. Les compagnies d’assurance et les organismes de garantie des exportations doivent également soutenir cette dynamique, car la réussite des entreprises tunisiennes à l’étranger est celle de l’économie nationale tout entière.
Cette orientation suppose également des réformes structurelles profondes portant sur la modernisation des ports, le développement des flottes maritime et aérienne vers l’Afrique, la réforme de la réglementation des changes, l’accélération de la digitalisation des procédures douanières, la simplification des démarches administratives, l’amélioration du climat des affaires, ainsi que la création d’une cellule nationale permanente dédiée à la stratégie africaine, réunissant les ministères concernés, les institutions compétentes et le secteur privé, afin d’accompagner les entreprises tunisiennes et de lever tous les obstacles à leur développement. L’objectif est de faire de la Tunisie un véritable hub régional du commerce et des services entre l’Europe et l’Afrique.
Le monde a profondément changé. La concurrence ne se limite plus aux marchés européens. La Chine, l’Inde, la Turquie ainsi que les pays du Golfe investissent aujourd’hui des milliards de dollars en Afrique, convaincus que l’avenir de la croissance mondiale se jouera sur ce continent.
La Tunisie ne peut donc se contenter d’une adhésion purement formelle au Comesa. Elle doit en faire un véritable levier de croissance afin d’augmenter ses exportations, d’attirer les investissements, de créer de la richesse, de générer des emplois et de se transformer en plateforme commerciale, logistique et financière reliant l’Europe à l’Afrique.
Il est temps que la Tunisie passe d’une politique d’attente des opportunités à une politique de création des opportunités. L’Afrique n’est plus le marché de demain : elle est déjà le marché d’aujourd’hui. Tout retard dans son positionnement stratégique se paiera pendant plusieurs décennies.
Une exploitation optimale de l’adhésion de la Tunisie au Comesa, conjuguée à une participation pleine et entière à la Zone de libre-échange continentale africaine, peut constituer l’un des plus grands projets économiques nationaux de la prochaine décennie et transformer notre pays en un centre régional du commerce, de l’investissement et des services, à condition que soient réunies la volonté politique, la rapidité de décision, l’efficacité administrative et une vision stratégique claire.
L’avenir n’attend pas les hésitants. Il appartient aux nations qui savent saisir les opportunités avant les autres et qui sont convaincues qu’investir en Afrique aujourd’hui, c’est investir dans la puissance économique de la Tunisie de demain. Si notre pays sait exploiter cette opportunité historique, il ne sera pas seulement un partenaire du marché africain, mais l’un des artisans de son avenir économique, au bénéfice de l’État, des entreprises, des citoyens et des générations futures.
* Député indépendant à l’Assemblée des représentants du peuple



