Un concert mémorable, alliant excellence musicale et énergie scénique.
La Presse — Après six années d’absence, le Tabarka Jazz Festival a retrouvé son public pour une programmation d’envergure. Les spectacles tunisiens et étrangers sont répartis entre la scène urbaine pour le street jazz et le Théâtre de la mer.
Le coup d’envoi de cette 20e édition a été donné le 2 juillet avec un spectacle en plein air de Djamel Laroussi. D’origine algérienne, ce chanteur, compositeur et multi instrumentiste, est parmi les plus grands noms du jazz maghrébin. Pour la journée du 3 juillet, l’ambiance électrisante et festive s’est poursuivie sur la scène de la rue avec le groupe portugais Mão Cabeça.
En parallèle, le Théâtre de la mer a accueilli le premier spectacle de sa programmation. L’artiste cubain de renommée internationale Alfredo Rodriguez a donné un concert mémorable, alliant excellence musicale et énergie scénique. Il s’agit de sa première prestation en Tunisie. Ce virtuose du piano n’est pas à confondre avec son compatriote, également pianiste de jazz, qui porte le même nom et qui est décédé en 2005. Un public nombreux a été au rendez-vous, dont beaucoup d’étrangers. Madame la ministre des Affaires culturelles Amina Srarfi a été parmi l’audience pour cet événement à la fois de haut niveau et de grande portée.
Au piano, accompagné d’un bassiste et d’un batteur, Alfredo Rodriguez a mené le jazz vers des dimensions aussi familières que surprenantes. Le trio est en effet parti de tubes célèbres de styles différents, enrichis par des notes de jazz qui leur ont insufflé une esthétique inédite. La soirée a été entamée par «The final count down» du groupe Europe. Le public a reconnu ce titre qui date de 1986 dès les premières notes du piano. C’est en fait l’une des chansons les plus célèbres de l’histoire du rock. Loin d’une reprise classique, Alfredo Rodriguez et ses musiciens y ont imprimé leur identité pour un rendu résolument personnel.
Les sonorités du rock se sont mêlées aux airs de jazz avec une symbiose et une vitalité impressionnantes. Le trio a enchaîné avec «Bésame mucho». Pour cette chanson romantique mexicaine sortie il y a près d’un siècle, le trio a encore proposé une lecture débordante d’énergie et de créativité. Alfredo Rodriguez, qui est doté d’un grand talent de communication, l’a expliqué en une phrase : «Nous créons de la musique alors que nous sommes sur scène». L’improvisation était donc le mot d’ordre, transformant chaque reprise en une performance singulière. L’artiste cubain a demandé au public de les accompagner au chant.

Les spectateurs ont répondu à l’appel avec un grand enthousiasme et ont donc rejoint les trois musiciens qui fusionnent leurs voix. Parmi les autres titres célèbres, la setlist a également inclus «Thriller» de Michael Jackson, «Hotel of California» du groupe The Eagles, «La bamba» du patrimoine populaire mexicain et «Guantanamera» qui est sans doute la chanson cubaine la plus connue au monde.
En fusionnant le jazz au pop, au rock, à la musique latine et d’autres styles encore, Alfredo Rodriguez a ouvert de nouveaux horizons à ce genre parfois perçu comme élitiste. Avec sa technique, inventive et énergique, il a déconstruit les clichés et a démontré, au contraire, la capacité du jazz à élargir ses champs d’expression et repousser ses frontières musicales pour séduire un public plus large. Son jeu au piano a été particulièrement dynamique avec une habileté impressionnante. La musique a été rythmée, dansante, avec un élan communicatif et une ferveur contagieuse. Chaque titre a été suivi par des acclamations et des applaudissements nourris.
En plus des classiques réinventés, Alfredo Rodriguez et ses compagnons de scène ont joué une composition inspirée de son propre parcours. L’artiste cubain a raconté au public la rencontre Quincy Jones qui a changé sa vie. Celui qui est devenu son mentor depuis 2009 est souvent considéré comme l’une des plus grandes figures de l’industrie musicale de tous les temps.
Par sa vision artistique ouverte et innovante, il a transformé la production musicale moderne. «Quincy Jones sera toujours dans chaque note que je joue», a souligné Alfredo Rodriguez avec beaucoup d’émotion. Le morceau qu’il a composé est empreint de nostalgie, faisant référence à l’étape de son parcours où il a dû quitter son Cuba natal pour se lancer dans une carrière internationale au départ des États-Unis.
La musique commence en délicatesse avec un rythme doux, avant de gagner en puissance traduisant la montée en notoriété de l’artiste affirmé. Le morceau a été dédié à tous ceux qui ont laissé derrière eux leurs origines pour s’immerger dans d’autres cultures. Beaucoup d’exilés se reconnaissent dans cette composition profondément sensible qui transcende un simple récit personnel pour une portée symbolique universelle.
Avec sa présence scénique entraînante, sa virtuosité technique et son charisme, Alfredo Rodriguez a sans doute séduit le public présent. Plus qu’une présentation musicale à admirer, c’était une expérience participative avec une véritable proximité instaurée avec les spectateurs. En puisant dans ses racines cubaines et dans des influences classiques mondiales, il a allié la sophistication du jazz à l’ambiance populaire, joyeuse et irrésistiblement dansante des «fiestas» latines.
Par ce concert, Alfredo Rodriguez a mis la barre haute, offrant au public une soirée à la hauteur de ses attentes. Le Tabarka Jazz Festival qui a repris sa place parmi les plus grands rendez-vous culturels se poursuit jusqu’au 9 juillet avec une programmation variée sélectionnée avec soin. Nous y reviendrons.



