Culture

Exposition collective à la librairie Fahrenheit 451 : Entre les rayonnages se nichent matières, signes et paysages

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  • 7 juillet 2026
  • 6 min de lecture
Exposition collective à la librairie Fahrenheit 451 : Entre les rayonnages se nichent matières, signes et paysages

À la librairie Fahrenheit 451, à Carthage, l’accrochage collectif qui se prolonge jusqu’au 31 août transforme l’espace familier des livres en un petit théâtre des sensibilités plastiques. L’exposition réunit huit voix, celles de Chaima Ben Said, Emna Ghezaiel, Hamda Dniden, Laetitia Scialla, Maria Dubin, Najah Zarbout, Slim Gomri et Wissem El Abed. Elle dessine une cartographie fragmentaire des préoccupations contemporaines entre mémoire des lieux, empreinte du paysage, corps et altérité et travail de la matière.

La Presse — Disséminées au cœur des rayonnages de la librairie, les œuvres ne cherchent ni à dominer l’espace ni à s’effacer derrière les livres. Peintures, gravures et autres dessins dialoguent silencieusement avec les récits contenus dans les ouvrages. Ici, les cimaises laissent place aux étagères, faisant de la déambulation une expérience singulière où l’on peut passer naturellement d’une page à une toile, d’un texte à une image. Les œuvres dialoguent entre elles sans rechercher une quelconque homogénéité. Ce choix de présentation invite le visiteur à devenir lui-même interprète, à composer son propre parcours entre littérature et arts plastiques, au fil d’une succession de micro-récits qui se répondent, s’interrompent et se complètent.

Parmi les propositions plastiques, figurent des peintures hétéroclites de Hamda Dniden, dont une magnifique nature morte et une composition consacrée au féminin et à ses figures « boteroiennes». On y retrouve la riche palette du «peintre de Sidi Bou Saïd», son travail de la matière, son art d’accrocher la lumière, ainsi que son sujet de prédilection : Sidi Bou Saïd, son lieu natal, sans cesse revisité et réinventé à travers son œuvre.

En écho, la pratique de Slim Gomri instaure un dialogue fécond entre le geste et la représentation. Ses natures mortes, élaborées à partir de papier de soie peint, découpé puis marouflé, secouent les frontières entre peinture et collage, surface et volume. Une xylogravure complète cet ensemble et prolonge cette recherche autour de l’empreinte, de la texture et des ressources plastiques du matériau, révélant une démarche qui explore avec les multiples potentialités de la matière. Les xylogravures d’Emna Ghezaiel fonctionnent comme de petites machines visuelles: disques solaires ou lunaires colorés, dunes linéaires, fragments de paysages urbains et ruraux  s’offrent en compositions graphiques serrées où la matière du support (le bois) participe activement au sens. Ces gravures, construites et presque architecturales, s’opposent à la délicatesse tactile des travaux de Najah Zarbout.

Cette dernière fait du papier un véritable palimpseste, une surface de mémoire où chaque intervention laisse subsister la trace de ce qui l’a précédée. Depuis plusieurs années, elle développe une démarche centrée sur le découpage et les qualités plastiques de ce matériau fragile en apparence, mais d’une étonnante richesse expressive. Du gaufrage au pliage, de la lacération à l’incision, elle explore les multiples possibilités du papier en associant lumière, ombres, lignes et entailles dans des compositions d’une grande délicatesse. L’artiste instaure un dialogue intime avec le papier dont elle révèle les tensions, la résistance et la capacité à conserver les traces du temps et du geste. Le support cesse alors d’être un simple réceptacle pour devenir le sujet même de l’œuvre, un territoire où se superposent mémoire, effacement et renaissance.La présence de Wissem El Abed introduit une dramatique du portrait. Ses fameux personnages aux têtes surdimensionnées questionnent l’altérité, le déplacement, l’effacement. Par une stylisation assumée, El Abed donne à voir des figures qui semblent sortir d’une mémoire collective décalée, oscillant entre humour noir et mélancolie.

Les œuvres présentées par l’artiste danoise Maria Dubin s’inscrivent dans un travail au long cours consacré au jardin de Rungstedlund, demeure de l’écrivaine Karen Blixen. Réalisés à l’encre de Chine et complétés par des peintures, ces dessins botaniques témoignent d’une pratique fondée sur l’observation patiente et le dialogue avec le vivant. Chaque fleur devient le point de départ d’une méditation graphique où le geste, à la fois précis et spontané, ne cherche pas à reproduire fidèlement la plante, mais à en saisir le souffle et la singularité.

« Chaque jour, je choisissais une fleur du jardin de Karen Blixen, la rapportais chez moi et prenais le temps de l’observer. Je la dessinais ensuite, souvent d’un seul trait de pinceau, capturant son essence. Le lendemain, je choisissais une nouvelle fleur et recommençais », raconte l’artiste. Cette discipline quotidienne a donné naissance à une vaste collection, plusieurs expositions ainsi qu’à quatre ouvrages publiés par le Musée Karen Blixen, chacun réunissant cinquante dessins calligraphiques de fleurs, tous différents.

L’exposition ne fait pas de la cohérence thématique une contrainte, mais un principe d’ouverture. Plutôt que de rechercher une unité artificielle, elle revendique la diversité des écritures plastiques, des médiums et des sensibilités, en assumant pleinement les écarts, les ruptures et les contrastes. Chaque artiste conserve son propre territoire esthétique, tout en s’inscrivant dans un dialogue discret avec les autres. On pourra regretter parfois l’absence d’un dispositif d’éclairage ou d’un cartonnage plus explicite pour guider le regard,  surtout dans l’espace confiné et feutré d’une librairie,  mais ces réserves n’entament pas la qualité du propos.

En fin de parcours, c’est la pluralité qui reste en mémoire à travers la matérialité du papier et du bois, la puissance de la couleur, le travail du signe et la manière dont le paysage, qu’il soit architectural, naturel ou mental, se transforme en vecteur de récits.

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Auteur

Meysem MARROUKI

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