Economie

Chine — Wuxi : Quand l’agriculture devient un projet de souveraineté économique…

  • 7 juillet 2026
  • 5 min de lecture
Chine — Wuxi  : Quand l’agriculture devient un projet de souveraineté économique…

Notre immersion en territoire chinois en vue d’explorer les mutations économiques, technologiques et agricoles de ce pays se poursuit. Cette étape à Wuxi, ville relevant de la province de Jiangsu dans l’est chinois, offre un éclairage sur une expérience où l’agriculture s’inscrit au cœur d’une stratégie intégrée associant innovation, recherche scientifique, industrie et développement territorial. À travers une série d’articles, seront décryptés les mécanismes qui ont permis à cette région de faire de son secteur agricole un pilier de sa transformation économique.

La Presse — La Chine ne considère pas l’agriculture comme un simple secteur social destiné à nourrir la population ou à soutenir les zones rurales. Elle en a fait un secteur stratégique de production de connaissances, de richesse et de technologies. D’ailleurs, l’intérêt de l’expérience de Wuxi ne réside pas uniquement dans l’ampleur des investissements engagés ni dans les résultats économiques obtenus. Il se trouve surtout dans la philosophie qui la sous-tend. C’est sans doute là l’un des enseignements les plus marquants pour les pays qui cherchent à renforcer leur souveraineté économique à partir de leurs ressources agricoles. Pendant des décennies, dans de nombreuses économies confrontées à des contraintes hydriques croissantes, le débat agricole s’est concentré sur des problématiques essentielles : la rareté de l’eau, les mécanismes de soutien, les coûts de production ou encore les niveaux de rendement. Mais ces questions, aussi importantes soient-elles, ne représentent qu’une partie du défi. La véritable interrogation est ailleurs : comment transformer l’agriculture d’un secteur consommateur de technologies en un secteur capable d’en produire ? Comment passer d’une économie qui exporte essentiellement des matières premières à une économie qui crée une forte valeur ajoutée ?

Des champs aux laboratoires

L’expérience de Wuxi montre que la richesse agricole moderne ne se construit plus uniquement dans les champs. Elle se crée aussi dans les laboratoires, les centres de recherche et les incubateurs d’entreprises innovantes.

« La semence elle-même est devenue un produit stratégique, la donnée agricole une ressource économique, et l’innovation scientifique un levier de compétitivité internationale. C’est pourquoi la Chine a investi massivement dans l’amélioration variétale, dans les liens entre universités et entreprises, ainsi que dans la transformation des résultats de la recherche en brevets, en projets commerciaux et en nouveaux marchés », explique le professeur Hu Bissung. Pour de nombreux pays disposant d’un patrimoine agricole reconnu et d’un capital humain qualifié, l’enjeu n’est pas de reproduire mécaniquement le modèle chinois, mais d’en comprendre la logique. Produits du terroir à forte réputation internationale, cultures adaptées aux conditions climatiques locales, ressources végétales à fort potentiel et compétences scientifiques constituent souvent des atouts considérables. La difficulté réside davantage dans la capacité à transformer ces ressources en véritables écosystèmes économiques générateurs d’innovation et de valeur ajoutée.

L’expérience chinoise rappelle également que le développement rural ne doit pas être perçu comme une simple politique sociale. « Il constitue plutôt un choix économique stratégique de long terme. Lorsque les régions de l’intérieur deviennent des pôles d’innovation agricole, d’industries agroalimentaires et de technologies vertes, elles cessent d’être des espaces marginalisés pour devenir des territoires attractifs pour les investissements, les compétences et l’entrepreneuriat », poursuit le même expert chinois.

Les écosystèmes d’innovation pour remporter la bataille alimentaire

À l’heure où les effets du changement climatique s’intensifient et où les enjeux de sécurité alimentaire gagnent en importance, de nombreux pays sont appelés à repenser leur modèle agricole. Une vision nouvelle doit émerger, dans laquelle l’eau, la terre, les semences et les données constituent les composantes d’un système productif moderne fondé sur l’innovation et la durabilité.

La leçon la plus précieuse de Wuxi est peut-être celle-ci: l’avenir de l’agriculture ne se mesure plus seulement en tonnes produites ou en hectares cultivés, mais dans la capacité d’un pays à bâtir une véritable économie de la connaissance autour de son agriculture.

Les nations qui remporteront la bataille alimentaire des prochaines décennies ne seront pas nécessairement celles qui possèdent les plus vastes surfaces agricoles, mais celles qui disposeront des meilleures capacités de recherche, des technologies les plus avancées et des écosystèmes d’innovation les plus performants. Dès lors, la question n’est peut-être pas seulement : «Comment produire davantage ? », mais plutôt : « Comment produire plus intelligemment et faire de l’agriculture un moteur de souveraineté économique, d’innovation et de développement durable? ».

Auteur

Mohamed Hedi ABDELLAOUI

You cannot copy content of this page