Vient de paraître – « L’étau » de Salah El Gharbi : Un roman déstabilisant
Un roman qui entretient le doute sur la notion même du réel et le lecteur partage la confusion du personnage central. Certaines scènes rappellent «Le Horla» de Maupassant et, en parallèle, des indices déformés ancrent le récit dans la Tunisie post révolutionnaire.
La Presse —« L’étau » est le nouvel ouvrage de Salah El Gharbi, publié chez Contraste Éditions. Dans ce roman émouvant et intrigant à la fois, les repères sont tellement brouillés que le lecteur est pris dans le même labyrinthe d’incertitudes que les personnages.
Un écrivain persécuté pour protagoniste
Universitaire et romancier, Salah El Gharbi est lauréat de nombreux prix. Il est également l’auteur d’essais littéraires et politiques. La politique est d’ailleurs fortement présente dans ce roman, sans pour autant prendre le pas sur la dimension proprement littéraire. Bassam, le protagoniste, est lui-même écrivain. Il mène « une vie studieuse sans charme », où son activité d’auteur tient une place centrale. «L’écriture avait toujours été sa béquille, depuis qu’il était adolescent», souligne Salah El Gharbi.
Bassam s’apprête à rédiger un livre sur la Décennie noire, mais une force maléfique s’y oppose. L’auteur de «L’Étau» ouvre en fait son récit par un détournement de l’injonction biblique «Tu n’écriras point». Cette formule qui reprend le ton des Dix Commandements sert d’amorce et annonce la suite placée sous le signe de l’interdit. Il rapporte après les rouages des «hommes de l’ombre» qui espionnent le protagoniste, cherchent à l’étouffer et lui empoisonnent la vie. Salah El Gharbi a inscrit son récit dans un cadre spatial singulier : Absurdie, «un royaume où la logique de la force brutale, aveugle et sourde triomphait aux dépens du bon sens et du droit».
Ce choix a un effet déterminant dans la compréhension des événements et des tourments de Bassam. Le personnage est en effet persécuté par «une force intrépide et totalitaire». «C’est une lutte de tous les jours et tous les instants », écrit Salah El Gharbi. «L’autorité débridée était à ses trousses», resserrant encore plus l’étau jour après jour. «La machine» prend les devants et intervient auprès de son éditeur. Bassam doit donc faire face à l’acharnement funeste de ces «êtres incultes » et à leurs manœuvres ignobles pour ébranler sa quiétude et le désespérer. Si les thèmes de la surveillance et la répression rappellent fortement «1984» de Georges Orwell, l’objectif de ce harcèlement psychologique et physique dans « L’Étau » est d’empêcher la publication du livre. Ecrire devient ainsi un acte de résistance auquel Bassam s’accroche. Il est conscient que ses tortionnaires sont « allergiques à deux activités : lire et écrire ». De son côté, il tient tout de même à la « nécessité presque vitale de se dire et de rêver en mots». Les manœuvres d’intimidation exercées par la présence invisible sont décrites avec une minutie oppressante qui déstabilise le personnage comme le lecteur. On a même l’impression que l’auteur souhaite contaminer le lecteur par l’effet de cette atmosphère anxiogène et étouffante. Or, la logique en Absurdie est si absurde que l’on finit par douter de tout. La question essentielle qui s’impose : Les tortionnaires existent-ils dans la vie de Bassam ou est-il en train de délirer au sens psychiatrique? Ces « On » avec une majuscule sont-ils humains ou illusions ?
Le roman entretient le doute sur la notion même du réel et le lecteur partage la confusion du personnage. Certaines scènes rappellent « Le Horla » de Maupassant. En parallèle, des indices déformés ancrent le récit dans la Tunisie post révolutionnaire. Salah El Gharbi mentionne même un festival de cinéma amateur à Kolbi, petite ville au nord-est d’Absurdie, pour faire allusion au Fifak et donner un effet de réel. Cependant, la frontière entre délire et réalité, entre imaginaire et tangible, reste ambiguë et l’auteur ne tranche pas si les faits racontés étaient véritables ou c’est la perception du personnage qui est altérée.
Une suite plus sentimentale
L’image de Najla qui traverse l’esprit de Bassam fait la transition pour la deuxième partie du livre. C’est désormais elle qui se situe au centre des événements où l’on passe d’un registre à un autre de façon nette. De la tension menaçante, le texte glisse vers un univers plus sentimental et intime. On a d’abord l’impression de lire deux récits séparés et autonomes. Ce n’est qu’au fil des pages que les liens thématiques et narratifs entre les deux parties du roman commencent à prendre forme. On se demande tout de même si Najla émane des souvenirs de Bassam ou du livre qu’il écrit. L’histoire de cette jeune enseignante d’allemand est entamée par la description d’un amour naissant. L’écrivain a repris exprès les clichés des promenades sur une plage déserte et de la marche sous la pluie. Les passages sont ainsi empreints de romantisme, à lire avec le sourire. L’intrigue s’avère après plus profonde. L’amant de Najla, Halim, est hermétique, comme si «une force mystérieuse l’aspirait ». Elle passe d’une relation à une autre, cherchant l’amour et la stabilité. Des analepses reviennent même sur ses traumatismes anciens. Cette partie du livre prend alors l’allure d’un roman d’apprentissage. Chaque relation correspond en fait à une étape de la vie de Najla et marque une phase différente dans la construction du personnage. Dans cette partie du livre, si le rythme narratif est rapide, l’auteur accorde tout de même une place importante à l’analyse psychologique et aux réflexions de la protagoniste. Il y a à chaque rencontre et à chaque échec un nouvel aspect de ses désirs, de ses choix, de ses peurs et de ses convictions. Le roman interroge ainsi à travers des schémas relationnels divers les notions d’attachement et de stabilité. C’est une quête de passion, mais également une quête de soi où l’on peut s’identifier. Au fil des événements, les frontières entre l’histoire de Bassam et celle de Najla s’avèrent encore plus poreuses. Loin de la logique narrative traditionnelle, c’est au lecteur d’y réfléchir et de construire lui-même les connexions. Le roman est accrochant par cette recherche continue d’indices, tout comme par les pistes de réflexion qu’il suggère. Il n’est pas seulement à lire, mais à interpréter sans pour autant apporter de réponses définitives aux doutes qu’il soulève.



