Face à la dégradation du pouvoir d’achat et à la hausse persistante des prix alimentaires, l’analyse des causes profondes devient indispensable. À travers l’exemple de la filière de la viande rouge, Karim Amous, expert-comptable et fondateur de Smarteco, met en lumière les fragilités structurelles de l’économie tunisienne et plaide pour une nouvelle approche des politiques publiques, fondée sur les données, l’évaluation et le renforcement de la résilience productive.
La Presse — Depuis plusieurs années, la question du pouvoir d’achat s’impose comme une préoccupation centrale pour les Tunisiens. Inflation persistante, flambée des prix des produits alimentaires, tensions sur certaines filières : les explications abondent, oscillant entre spéculation, contraintes budgétaires et chocs internationaux.
Pourtant, ces facteurs, souvent avancés dans le débat public, ne suffisent pas à saisir toute la complexité du phénomène. À travers une expérience de formation en analyse des politiques publiques organisée par l’Institut Arabe des Chefs d’entreprises (Iace), Karim Amous, expert-comptable et fondateur de Smarteco, propose une lecture plus profonde de cette crise. En prenant comme cas d’étude la hausse des prix de la viande rouge, il met en lumière les limites des approches traditionnelles et plaide pour une refonte méthodologique de l’action publique en Tunisie.
Loin de se limiter à une analyse sectorielle, l’étude de la filière de la viande rouge révèle un enchevêtrement de facteurs économiques, sociaux et institutionnels. Derrière le prix final payé par le consommateur se cache une chaîne complexe : production fourragère, alimentation animale, logistique, fiscalité, circuits de distribution, financement et régulation.
Karim Amous a expliqué que cette complexité illustre une réalité souvent négligée : un indicateur économique dégradé, comme l’inflation alimentaire, ne peut être expliquée par une cause unique. Il résulte d’interactions multiples entre acteurs et politiques publiques. La viande rouge devient ainsi un révélateur des fragilités structurelles de l’économie tunisienne.
Si la spéculation est régulièrement pointée du doigt, elle n’apparaît, dans cette analyse, que comme une conséquence et non une cause principale. En situation de pénurie ou de désorganisation des marchés, certains acteurs peuvent capter des marges importantes. Mais ces comportements prospèrent surtout par une offre insuffisante, un manque de transparence et des circuits de distribution efficients.
Autrement dit, lutter contre la spéculation sans traiter les causes profondes revient à agir sur les symptômes sans s’attaquer à la maladie.
Une baisse préoccupante du potentiel productif
Il a révélé par la suite que l’un des constats majeurs de cette réflexion concerne la diminution continue du cheptel bovin en Tunisie. Cette érosion du potentiel productif entraîne une hausse des prix, où la demande reste relativement stable.
Cette dynamique met en évidence un enjeu stratégique : la capacité du pays à produire localement ce qu’il consomme. La dépendance accrue aux importations, notamment de céréales destinées à l’alimentation animale, expose l’économie nationale aux fluctuations des marchés internationaux et aux chocs géopolitiques. La dégradation du pouvoir d’achat ne se limite pas à une question de revenus. Elle résulte d’un déséquilibre entre la capacité des ménages à créer de la richesse et l’évolution des prix. Dans ce contexte, la classe moyenne apparaît particulièrement vulnérable.
Lorsque les dépenses alimentaires augmentent, les ménages arbitrent en réduisant d’autres postes : santé, logement, loisirs ou investissement. Ces choix individuels finissent par affecter l’ensemble de l’activité économique, accentuent le ralentissement de la croissance et fragilisent davantage le tissu social.
L’un des apports majeurs de cette expérience réside dans la méthodologie adoptée. Inspirée des pratiques de l’Université Stanford, elle repose sur une approche rigoureuse : définir précisément le problème, analyser les données, identifier les acteurs, comprendre les contraintes, puis seulement proposer des solutions.
Amous a souligné que cette démarche tranche avec les pratiques courantes, souvent marquées par des réponses rapides à des urgences immédiates, sans diagnostic approfondi. Elle souligne également l’importance de la diversité des profils dans l’élaboration des politiques publiques, chaque discipline apporte une lecture complémentaire.
La question centrale reste celle de l’équilibre entre court terme et long terme. Face à l’urgence sociale, des mesures immédiates peuvent s’imposer pour protéger les consommateurs. Mais sans réformes structurelles, ces interventions risquent de produire des effets limités et temporaires.
L’analyse met en avant la nécessité d’articuler ces deux dimensions : répondre aux besoins immédiats tout en reconstruisant durablement les capacités productives et organisationnelles des filières économiques.
Vers une politique publique fondée sur la résilience
Au-delà de la seule question de la viande rouge, cette réflexion s’inscrit dans un débat plus large sur la souveraineté économique et la résilience. Aujourd’hui, on vit des crises successives sanitaires, climatiques et géopolitiques, les économies doivent renforcer leur capacité à absorber les chocs.
Cela implique des investissements stratégiques, notamment dans les infrastructures, la traçabilité, l’organisation des marchés et le soutien aux producteurs. Ces dépenses doivent être envisagées non comme des charges, mais comme des investissements nécessaires à la stabilité future.
Enfin, l’efficacité des politiques publiques repose sur leur capacité à être évaluées. L’analyse d’indicatrice précise évolution du cheptel, inflation alimentaire, niveau d’autosuffisance, emploi permet de mesurer les résultats et d’ajuster les stratégies en conséquence.
Cette culture de l’évaluation, largement répandue dans le secteur privé, reste encore insuffisamment développée dans l’action publique. Pourtant, elle constitue un levier essentiel pour améliorer la performance et renforcer la crédibilité des réformes.
Au final, l’étude de la filière de la viande rouge dépasse largement le cadre agricole. Elle interroge la manière dont la Tunisie conçoit ses politiques publiques, arbitre entre intérêts divergents et construit sa stratégie de développement.
Plus qu’un simple diagnostic sectoriel, cette réflexion invite à repenser la gouvernance économique dans son ensemble, en privilégiant une approche fondée sur les données, la concertation et la recherche d’un équilibre durable entre efficacité économique et justice sociale, a conclu Amous.



