Mayada El Hennawy et Mohamed Khairy à Carthage : Le tarab au rendez-vous des générations
Pour la soirée du 6 août, le public du Festival international de Carthage a eu rendez-vous avec deux artistes d’exception, de deux générations différentes. La légende vivante Mayada El Hennawy et son compatriote Mohamed Khairy se sont succédé sur la scène du théâtre antique pour un concert célébrant le tarab dans ses expressions multiples.
La Presse — Un large public, toutes tranches d’âge confondues, a répondu présent. Si les spectateurs se sont essentiellement déplacés pour applaudir Mayada El Hennawy, ils ont été rapidement conquis par le talent et le charisme de Mohamed Khairy. Le chanteur est déjà venu en Tunisie, en compagnie d’une figure légendaire de la musique arabe. En effet, il a fait ses débuts, comme il nous l’a raconté lors de la conférence de presse, en choriste avec Sabah Fakhri. Il se considère ainsi comme étant son disciple, portant encore et toujours le même répertoire qui lui était cher et qu’il a fait connaître à plus grande échelle : les qudud d’Alep. En parallèle, il produit de nouvelles chansons qui empruntent les codes de la musique actuelle. Pour son passage qui a duré près d’une heure, Mohamed Khairy a fait le tour des titres les plus célèbres du patrimoine syrien : «Sibouni bi hali», «Ah ye hilou», «Ebaathli gawab», «Hayamatni», «Elbobol nagha», «Kadoka al mayass», «Silini»…
Ces chansons bien rythmées n’ont pas laissé le public indifférent. Beaucoup de spectateurs se sont levés pour danser et l’accompagner au chant. Derrière ces airs dynamiques et entraînants, il y a une complexité musicale certaine. Mohamed Khairy a démontré un talent indéniable par sa prestation maîtrisée et son aisance scénique. Il chante avec naturel, sans se forcer ni surjouer. Le chanteur syrien a également repris des passages de « Biid anak » et « Enta Omri » de Oum Kalthoum ainsi que « Wehyatak ye Habibi » de Sayad Mekkaoui, plus connue avec la voix de Warda. De son répertoire personnel, il a interprété « Wejhet nadhar » et « Snin ». Tout au long de sa prestation, l’artiste a su créer un rapport convivial avec le public en multipliant les remerciements et les éloges. Il a même mis une djebba tunisienne, un geste symbolique particulièrement apprécié. Mohamed Khairy est donc une voix à suivre. Il a souligné qu’il compte poursuivre sa carrière entre reprises de grands classiques et répertoire moderne, les deux genres étant des facettes indissociables de son identité artistique. Il était une fois, ou « Ken ye me ken » commence l’une de ses chansons les plus célèbres, une grande dame de la chanson arabe, Mayada El Hennawy. Elle a fait ses débuts bien jeune, mais encadrée par des artistes légendaires. C’est Mohamed Abdelwahab lui-même qui l’a soutenue au départ, et Baligh Hamdi lui a composé une bonne partie de ses plus grands succès. Elle a également collaboré avec Mohamed El Mougy et Ammar El Sherei et pour les paroles, Salah Charnoubi et Abderrahman El Abnoudi. Au milieu des années 80, c’était l’une des chanteuses les plus appréciées à grande échelle. Sa voix est tendre et chargée d’émotions, elle est particulièrement belle avec une élégance irréprochable, ses chansons sont touchantes tant par les textes que par la musique. Après une pause relativement longue, elle a fait quelques apparitions occasionnelles ces dernières années, puis un retour en force plus récemment. Après des concerts très réussis au Mawazine le 19 juin dernier puis au Festival de Jerash en Jordanie le 26 juillet, c’est au tour du Festival international de Carthage d’accueillir Mayada El Hennaoui lors de la soirée du 8 août. Le public tunisien l’a retrouvée après 21 ans d’absence.
Mayada El Hennawy, rattrapée par les années
Avec une transformation physique notable, la question s’est posée de savoir si Mayada El Hennawy garde encore ses compétences vocales. Partager l’affiche du concert avec son compatriote Mohamed Khairy a même amené certains à penser qu’elle ne peut plus porter une soirée seule. Pourtant, la star n’a que 66 ans, soit seulement deux ans de plus que Ragheb Alama et quelques années de moins que Kazem Al Saher. Sa prestation à Carthage a confirmé les doutes et ravivé les critiques négatives à son égard. Mais si le temps a laissé son empreinte sur sa voix, l’essentiel demeure: sa sensibilité, la force émotionnelle de ses chansons et toute la nostalgie qu’elles éveillent. Mayada El Hennawy est l’une des dernières représentantes de la grande école de chant qui accordait autrefois une place majeure aux textes et à la construction élaborée des compositions. En fait, elle s’est montrée discrète pendant de longues années, se contentant de quelques événements occasionnels sans annoncer une véritable retraite. Puis, récemment, elle a multiplié les concerts. D’ailleurs, elle a été au festival marocain Mawazine le 19 juin dernier. Avec son élégance habituelle, Mayada est montée sur scène sous de longs applaudissements nourris. La setlist a inclus des titres que le public connaît par cœur et qui ont bercé des générations entières : «Ana mokhlissalak», «Habina w thabina», «El layali», «Mahma yhawlou ytafou echams», «Ken ye makan», «Fatet sana » et «Ana baachaak». Des chansons particulièrement longues et complexes. Il est vrai que certaines notes ne sont pas atteintes, que certains couplets et refrains ont été confiés aux spectateurs car sa voix ne peut plus tout porter. Cette fragilité a pourtant été bien émouvante, car ce n’est pas la star seule qui a traversé les années. Ses admirateurs ont eux aussi pris de l’âge, et cette impression d’avancer dans le temps ensemble renforce davantage la complicité et la nostalgie que ses chansons suscitent. Le tarab n’est pas qu’une démonstration de force vocale, ce sont surtout des émotions à faire naître, à transmettre, et dans ce sens, Mayada a certainement assuré et a su renouer avec ce qui a toujours fait l’essence même de son art. D’autres retrouvailles sont en vue dans le cadre du Festival international de Carthage qui se poursuit jusqu’au 19 août. Des artistes tunisiens et arabes tant attendus, mais qui suscitent déjà de nombreux débats.



