Du « compter sur soi » à l’efficacité : Le grand défi des entreprises publiques
Piliers de l’État moderne et symboles du développement national, les entreprises publiques tunisiennes continuent de faire face à des difficultés financières et opérationnelles. Si de légers progrès commencent à se faire sentir, la situation actuelle reste le produit de fragilités accumulées au cours des années post-révolution, sous l’effet de défaillances de gestion, d’instabilité politique et de choix de gouvernance peu adaptés.
La Presse — Il suffit d’une vague de chaleur pour que l’eau cesse de couler ou que l’électricité vienne à manquer. Il suffit aussi d’une période de forte demande pour que certains produits alimentaires de base se raréfient dans les rayons, révélant les tensions qui pèsent sur les chaînes d’approvisionnement et la logistique des offices nationaux. Il suffit enfin de quelques épisodes de pluies abondantes pour mettre à nu la fragilité des infrastructures, avec des routes impraticables, des réseaux saturés et des services publics qui peinent à suivre.
Ces situations récurrentes ne sont que la face visible d’un mal plus profond. Depuis des décennies, le secteur public est perçu et traité comme une «vache à traire». Pour de nombreux acteurs, ces entreprises ont longtemps représenté un réservoir inépuisable de recrutements sociaux, de privilèges corporatistes, de subventions à fonds perdus et de passe-droits, sans aucune exigence de rendement en retour.
En abordant ces institutions sous l’angle de la ressource à exploiter plutôt que de l’outil de production à préserver, le système en a épuisé la substance. Derrière l’accumulation des déficits, des dettes croisées et des défaillances de gouvernance, c’est l’usager qui finit par payer la note au quotidien avec un service qui tarde, une panne qui s’éternise sous une chaleur suffocante, un matériel laissé à l’abandon par manque d’entretien ou un approvisionnement en produits de base qui n’arrive pas à temps.
Quand le service public paie la note
Il faut dire la vérité toute crue. Tant que les entreprises publiques seront considérées comme une manne financière à la disposition d’intérêts particuliers plutôt que comme un patrimoine national exigeant rigueur et redevabilité, aucune souveraineté économique ne sera durable. C’est là que se trouve, aujourd’hui, le véritable défi. Il faut préserver le rôle stratégique des entreprises publiques tout en leur redonnant les moyens d’être efficaces. Car la souveraineté économique ne se mesure pas uniquement à la propriété des infrastructures et des entreprises. Elle se mesure aussi à leur capacité à assurer, chaque jour, les services dont dépendent les citoyens.
Le cadre politique de cette question a été fixé sans ambiguïté par le Président de la République, Kaïs Saïed : « Pas de cession des entreprises publiques, et pas de renoncement au rôle social de l’État». Lors de la commémoration, en avril dernier, du 26e anniversaire de la mort de Habib Bourguiba, le Chef de l’État a réaffirmé son refus catégorique de céder le patrimoine national.
Documents officiels à l’appui, il a révélé que la vente d’infrastructures clés comme la Pharmacie centrale ou le complexe olympique d’El Menzah avait été envisagée par certaines parties. Rappelant que les institutions publiques appartiennent au peuple tunisien, il s’est dit convaincu que la Tunisie dispose des compétences nécessaires pour les redresser par ses propres moyens, en s’appuyant sur le principe du «compter sur soi».
Trois mois plus tard, en juillet dernier, le ministre de l’Économie et de la Planification, Samir Abdelhafidh, a donné à cette orientation politique sa traduction financière en rappelant, devant les députés, l’urgence d’un redressement managérial. Devenues un fardeau pour le budget national, la majorité de ces structures peinent à dégager des bénéfices et dépendent des subventions publiques pour honorer leurs engagements et assurer la continuité de leurs services. Le ministre a néanmoins tenu à rassurer sur la trajectoire de l’endettement avec une stabilisé entre 81 % et 82 % du PIB ces dernières années, il demeure sous contrôle, sans hausse significative. C’est là un point essentiel pour préserver l’équilibre des finances publiques.
C’est dans ce climat de tension entre impératifs budgétaires et choix souverain que le débat sur l’orientation à privilégier a longtemps fait du surplace . D’un côté, certaines institutions financières internationales ont régulièrement défendu des restructurations aux répercussions significatives, allant souvent de pair avec des cessions d’actifs. De l’autre, le pouvoir exécutif écarte fermement toute perspective de désengagement de l’État.
Le choix de maintenir ces structures dans le giron de l’État constitue une décision stratégique cohérente. L’accès aux ressources vitales et aux services essentiels ne peut dépendre uniquement des mécanismes de marché. Cette orientation commence d’ailleurs à porter ses fruits, comme en témoigne la légère amélioration observée dans certains secteurs clés, notamment celui du transport terrestre. Mais la seule affirmation du principe de souveraineté ne suffit pas à résoudre les problèmes d’entretien, de gestion et de qualité de service.
Réformer sans désengager l’État
Pour donner tout son sens au « compter sur soi », la modernisation de ces entreprises publiques doit s’imposer sans attendre. Cela passe par des actions simples et concrètes: éponger les dettes croisées entre l’État et les entreprises publiques pour leur redonner du souffle, imposer une gestion rigoureuse assortie d’objectifs précis (comme la ponctualité des bus, des trains et des avions ou la réduction des fuites d’eau et des coupures d’électricité), et investir dans la réparation du matériel pour stopper le gaspillage et assurer la continuité. À défaut d’opérations d’entretien régulières, c’est le retour inévitable à la case départ.
Sous l’impulsion du président de la République, la Tunisie a fait le difficile choix de préserver son modèle public. L’enjeu est d’en faire un modèle d’efficacité. Cela suppose une ferme volonté de rompre avec les modes de gestion antérieurs des ressources publiques, en misant sur la valorisation des ressources nationales, le développement des secteurs à forte valeur ajoutée et le principe du «compter sur soi» pour renforcer la souveraineté économique. Sauver et moderniser les entreprises publiques constitue une priorité partagée. C’est le chemin le plus sûr pour consolider la confiance des citoyens et démontrer qu’un secteur public souverain peut aussi être un secteur public performant.
Garder les entreprises publiques dans le giron national est un devoir de souveraineté. En faire des modèles de rigueur et d’efficacité est aujourd’hui un devoir d’État. Car au fond, la plus belle manière de protéger le patrimoine national n’est pas seulement de refuser de le vendre, c’est de le rendre performant et pérenne.



