Contrôle de la spéculation : De la pénurie à la hausse des prix, au grand dam du consommateur
Eau minérale, volailles, médicaments, riz étuvé, beurre… Le scénario se répète: un produit se raréfie, disparaît parfois des rayons, puis revient avec une nouvelle étiquette. Pour le consommateur tunisien, déjà confronté à l’érosion de son pouvoir d’achat, la facture devient de plus en plus lourde.
La Presse — C’est une annonce qui ne pouvait que surprendre. Alors que les consommateurs tunisiens peinent depuis plusieurs jours à trouver certaines marques d’eau minérale dans les commerces, le ministère du Commerce a annoncé, mercredi 19 août, de nouveaux prix maxima pour l’eau minérale conditionnée. Le même jour, le département a également fixé de nouveaux prix pour les produits avicoles.
Pour l’eau minérale, les prix maxima ont été fixés à 600 millimes pour la bouteille de 0,5 litre, 800 millimes pour un litre, 850 millimes pour 1,5 litre et 950 millimes pour deux litres. La marge bénéficiaire brute maximale a été fixée à 15 % au niveau de la distribution en gros et à 15 % au détail.
Pour les volailles, le prix maximal du poulet vif a été fixé à 5,300 dinars le kilogramme, celui du poulet prêt à cuire à 7,900 dinars au niveau des abattoirs et à 8,950 dinars au détail.
Le consommateur face au paradoxe de la pénurie
Le calendrier de ces décisions interpelle. Comment expliquer qu’une nouvelle tarification intervienne précisément au moment où le marché de l’eau minérale connaît une pénurie ?
Depuis plusieurs jours, l’approvisionnement est perturbé dans plusieurs régions. La forte chaleur a entraîné une augmentation importante de la demande, alors que les perturbations de la production et de la distribution ont compliqué l’approvisionnement des commerces. Des professionnels ont notamment évoqué les conséquences des coupures d’électricité sur le fonctionnement des unités de production.
Le résultat est visible : des rayons vides, des stocks irréguliers et des consommateurs contraints de faire plusieurs commerces avant de trouver une bouteille d’eau.
La situation est d’autant plus difficile à comprendre pour le citoyen que le ministère intervient en même temps pour revoir les conditions de commercialisation et les prix.
Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que toute pénurie est organisée pour préparer une hausse. Les ruptures peuvent avoir des causes réelles: problèmes de production, difficultés d’importation, coûts croissants, perturbations logistiques ou augmentation exceptionnelle de la demande.
Mais, au fil des années, une perception s’est installée : lorsqu’un produit disparaît, le consommateur redoute désormais son retour avec un prix plus élevé.
Médicaments : jusqu’à 556 % de hausse
Le cas des médicaments est particulièrement préoccupant, car il touche directement à la santé.
La Pharmacie centrale de Tunisie a publié en juillet 2026 une révision des prix concernant 306 médicaments. Les augmentations ne sont évidemment pas uniformes, mais certaines atteignent des niveaux spectaculaires.
Le cas du Basdène 25 mg est emblématique : son prix est passé de 762 millimes à 5 dinars, soit une augmentation de 556,2%.
Le Sintrom 4 mg, utilisé notamment comme anticoagulant, est passé de 1,563 dinar à 5 dinars, soit une hausse d’environ 220 %. Le Cortef 10 mg est passé de 6,401 dinars à 20 dinars, soit une augmentation de plus de 212%.
Ces chiffres doivent toutefois être replacés dans leur contexte : il ne s’agit pas d’une hausse généralisée de 200 ou 500% pour l’ensemble des 306 médicaments concernés. Les évolutions diffèrent selon les spécialités et certaines ont même fait l’objet de baisses.
Mais pour un malade chronique qui doit acheter régulièrement son traitement, une augmentation de 100, 200 ou 500% change complètement la donne.
Et le problème ne se limite pas au prix. Certains médicaments indispensables demeurent difficiles à trouver. Le patient doit alors parcourir plusieurs pharmacies, téléphoner à son entourage et parfois chercher le traitement dans une autre région.
Payer plus cher lorsqu’un médicament est disponible est déjà difficile. Ne pas pouvoir le trouver est encore plus inquiétant.
Riz étuvé : +52 % en quelques années
Le riz étuvé illustre, à son tour, cette évolution.
En novembre 2023, le prix du kilogramme de riz étuvé thaïlandais avait augmenté de 500 millimes, passant de 2,300 à 2,800 dinars, soit une hausse de 21,7 %.
Depuis, le prix a continué à progresser. Il est aujourd’hui affiché autour de 3,500 dinars le kilogramme dans certains circuits de distribution.
Entre 2,300 et 3,500 dinars, l’augmentation atteint ainsi 52,2 %.
Or, le problème actuel est double : après avoir connu plusieurs hausses, le riz étuvé est désormais difficile à trouver, voire absent de certains rayons.
Le consommateur se retrouve donc dans une situation particulièrement paradoxale : un produit plus cher lorsqu’il est disponible, mais qui devient en plus difficile à trouver.
Le riz n’est pourtant pas un produit de luxe. Il fait partie des produits alimentaires courants dont les ménages ont besoin régulièrement.
Beurre : plus de 62% en quatre ans
Le beurre constitue un autre exemple de cette «double peine» : la hausse du prix et les ruptures d’approvisionnement.
Le paquet de 100 grammes, qui se situait autour de 2,400 dinars en 2022, est passé à 2,840 dinars en 2023, puis à 3,150 dinars en 2024. Sur cette période, l’augmentation atteint environ 31%.
En 2026, le prix évoqué dans la grande distribution tournait autour de 3,900 millimes pour 100 grammes, soit une progression d’environ 62,5% par rapport à 2022.
Là encore, les épisodes de pénurie se sont répétés.
Pour le consommateur, le problème devient donc familier : le beurre manque, les ménages cherchent à constituer des réserves lorsqu’il réapparaît, puis le produit revient avec un prix supérieur.
Un panier qui devient toujours plus lourd
Pris séparément, chacun de ces cas peut avoir une explication économique.
L’eau minérale se raréfie à cause de la chaleur et de la consommation estivale. Le secteur avicole dépend notamment du prix des aliments pour animaux et des coûts de production. Le riz dépend largement des importations et des conditions du marché international. Le beurre est lié à l’équilibre de la filière laitière. Les médicaments sont soumis à des contraintes particulières liées à l’importation, aux coûts et à la régulation des prix.
Mais le consommateur ne raisonne pas en fonction de ces paramètres.
Il se soucie de la bourse.
Il constate que l’eau coûte plus cher, que le poulet augmente, que le riz a progressé, que le beurre est devenu plus cher et que certains médicaments peuvent connaître des hausses spectaculaires.
À cela s’ajoutent les produits qui disparaissent temporairement des rayons, obligeant les ménages à consacrer davantage de temps et parfois d’argent à leur recherche.
C’est cette accumulation qui pèse le plus lourd sur le pouvoir d’achat.
Une question mérite donc d’être posée : le consommateur est-il devenu la variable d’ajustement des dysfonctionnements du marché ?
Lorsqu’une matière première augmente, le prix final augmente. Lorsqu’un produit manque, son prix est révisé. Lorsqu’un coût de production progresse, la facture est répercutée. Lorsqu’un approvisionnement est perturbé, c’est encore le consommateur qui en subit les conséquences.
Ce dernier peut difficilement se défendre. Il ne peut pas choisir de ne pas boire d’eau lorsqu’il fait 40 degrés. Il ne peut pas interrompre son traitement médical. Il ne peut pas indéfiniment supprimer le beurre ou le riz de son alimentation.
C’est pourquoi la transparence est devenue essentielle.
Lorsqu’une hausse est décidée, le consommateur doit savoir pourquoi, sur la base de quels coûts et dans quelle mesure elle est justifiée. Lorsqu’un produit disparaît, il doit savoir où se situe le problème, combien de temps la rupture risque de durer et quelles mesures sont prises pour rétablir l’approvisionnement.
Sortir du cercle «pénurie – hausse – pénurie»
L’enjeu dépasse donc la seule fixation des prix.
L’État doit certes renforcer les contrôles contre la spéculation, le monopole et les dépassements de prix. Mais il doit également agir sur les causes des pénuries : sécurisation des approvisionnements, stocks stratégiques, amélioration des circuits de distribution, meilleure anticipation des périodes de forte demande et coordination accrue entre les différents intervenants.
Car une économie ne peut fonctionner durablement sur le mode de la réaction permanente : le produit manque, on intervient; le prix augmente, on encadre ; le produit revient, le consommateur paie.
A fortiori, c’est la confiance qui s’en ressentira.
Et le consommateur tunisien, déjà confronté à une érosion continue de son pouvoir d’achat, finit par avoir une seule certitude : à chaque disparition d’un produit, il doit désormais se demander combien lui coûtera son retour.



