Près de 44.000 refus d’entrée en Europe : que réserve l’EES aux voyageurs tunisiens ?
Le nouveau système européen d’entrée/sortie (EES) est désormais pleinement opérationnel à l’ensemble des points de passage des frontières extérieures de l’espace Schengen. Présenté par l’Union européenne comme un outil destiné à moderniser les contrôles et à renforcer la sécurité, il fait toutefois l’objet de critiques croissantes en raison des délais observés dans plusieurs aéroports européens. À l’approche de la fin de la période de flexibilité prévue pour certains contrôles biométriques, le débat reste ouvert sur son fonctionnement et son impact sur les voyageurs, notamment ceux en provenance de pays tiers comme la Tunisie.
Depuis le 10 avril 2026, l’Entry/Exit System (EES) est pleinement opérationnel aux frontières extérieures des 29 pays européens utilisant le système. Il concerne les ressortissants de pays tiers effectuant un court séjour, qu’ils soient soumis ou non à l’obligation de visa. Le système enregistre notamment les données du document de voyage, les entrées et sorties ainsi que les données biométriques, dont l’image faciale et les empreintes digitales. Il enregistre également les refus d’entrée.
L’EES a commencé à être déployé progressivement le 12 octobre 2025, avant sa généralisation complète en avril 2026. Il remplace progressivement le traditionnel cachet apposé sur le passeport par un enregistrement numérique des passages aux frontières. L’un de ses objectifs est notamment de permettre une détection automatique des dépassements de la durée autorisée de séjour et de faciliter l’identification des personnes utilisant de fausses identités ou de faux documents.
Plus de 150 millions de passages enregistrés
Les données communiquées par la Commission européenne témoignent d’une montée en puissance rapide du dispositif. Dans une publication du 6 août 2026, la Commission indiquait que l’EES avait enregistré plus de 150 millions d’entrées et de sorties depuis son lancement. Elle souligne également son utilité dans la détection des risques sécuritaires et des fraudes à l’identité.
Quelques jours plus tôt, le 27 juillet, la Commission faisait état de plus de 145 millions d’entrées et de sorties enregistrées depuis le lancement du système. Ces chiffres montrent que le dispositif traite désormais des volumes considérables de passages aux frontières extérieures de l’espace Schengen.
La Commission met également en avant des résultats en matière de sécurité. Elle a notamment rapporté le cas d’un homme dont l’identité réelle a pu être établie grâce au système après plusieurs tentatives d’entrée dans l’espace Schengen sous des identités différentes.
Près de 44.000 refus d’entrée
C’est l’un des chiffres les plus repris ces dernières semaines dans le débat sur l’EES. Selon des informations communiquées par la Commission européenne à Politico, 43.728 personnes se sont vu refuser l’entrée dans l’espace Schengen depuis le début du déploiement de l’EES en octobre 2025. Ce chiffre a ensuite été arrondi à près de 44.000 dans plusieurs publications.
Il convient toutefois de ne pas assimiler ces refus à des tentatives d’immigration clandestine. L’EES enregistre les refus d’entrée pour différents motifs. Les données disponibles indiquent notamment que 16.383 personnes se sont vu refuser l’entrée parce que le motif ou les conditions de leur séjour n’étaient pas suffisamment justifiés, tandis que 8.739 cas concernaient des voyageurs qui auraient dépassé la durée autorisée de séjour au regard de leurs projets de voyage. Plus de 400 personnes auraient par ailleurs été empêchées d’entrer en raison de documents falsifiés.
Cette nuance est importante : le chiffre de 43.728 correspond à des refus d’entrée et non à 43.728 personnes identifiées comme des migrants en situation irrégulière.
Les premières données officielles publiées par eu-LISA pour le premier trimestre 2026 allaient déjà dans ce sens. Elles faisaient état de 19.985 refus d’entrée durant cette période, alors que le système était encore en phase de déploiement progressif. Le motif le plus fréquent était l’absence de justification suffisante du but et des conditions du séjour, avec 7.202 cas.
Le principal point de friction : les files d’attente
Si l’Union européenne défend les bénéfices sécuritaires de l’EES, le fonctionnement du système fait l’objet de critiques de la part des compagnies aériennes et des gestionnaires d’aéroports.
La collecte des données biométriques nécessite davantage de temps qu’un simple contrôle de passeport. Dans plusieurs grands aéroports européens, les délais se sont ainsi allongés depuis la généralisation du dispositif.
Une analyse publiée par le Financial Times le 11 août 2026, à partir de données du groupe Qsensor, fait état d’une nette progression des temps d’attente maximaux à plusieurs grands hubs européens. À Francfort, le temps d’attente maximal est monté à 120 minutes en juillet, contre 60 minutes un an auparavant. À Amsterdam, il est passé de 80 à 120 minutes, tandis qu’à Munich, il est passé de 31 à 60 minutes.
Ces chiffres correspondent à des pics d’attente et non à une moyenne applicable à tous les voyageurs ou à tous les aéroports européens. Cette distinction est essentielle.
Le secteur aérien avait déjà tiré la sonnette d’alarme au début de l’été. Dans une lettre adressée à la Commission européenne, les organisations représentant les compagnies aériennes et les aéroports ont évoqué des files pouvant atteindre cinq heures lors des périodes de pointe. Elles ont demandé davantage de possibilités de suspension temporaire des contrôles biométriques lorsque les capacités des postes-frontières sont dépassées.
Pourquoi le système ralentit-il certains contrôles ?
Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer les difficultés observées : la durée nécessaire à l’enregistrement des données biométriques, le nombre insuffisant de bornes ou de personnels dans certains points de passage, les problèmes techniques et les effets en cascade provoqués par les arrivées simultanées de plusieurs vols.
La Commission européenne affirme pour sa part que l’enregistrement EES prend en moyenne environ 70 secondes et estime que, dans la majorité des cas, son impact sur les voyageurs reste limité. Elle reconnaît toutefois l’existence de difficultés dans certains points de passage et indique être en discussion avec les États membres pour y remédier.
Le rapport 2026 sur l’état de l’espace Schengen, publié par la Commission en mai, avait déjà identifié des difficultés liées notamment au fonctionnement des systèmes en libre-service, à la capacité d’enregistrement des données biométriques et à la congestion des vols sur certains créneaux horaires. Il recommandait notamment de renforcer l’automatisation, les effectifs et les infrastructures.
Une flexibilité qui arrive à échéance
Face aux difficultés rencontrées dans certains aéroports, une certaine flexibilité permet actuellement de suspendre temporairement certaines opérations biométriques lorsque la capacité des points de passage est dépassée.
Cette possibilité constitue aujourd’hui l’un des principaux enjeux du débat européen. Des États membres et des représentants du secteur aérien souhaitent qu’elle puisse être maintenue au-delà de l’échéance prévue du 6 septembre 2026, afin d’éviter une nouvelle aggravation des files d’attente.
La question est particulièrement sensible à l’approche de la fin de la haute saison touristique. Plusieurs pays européens ont demandé à la Commission de prolonger cette flexibilité. La France figure parmi les États qui ont soutenu cette démarche.
Il faut toutefois préciser que la suspension temporaire de certaines opérations biométriques ne signifie pas la suppression des contrôles aux frontières. Les contrôles documentaires et les vérifications par les autorités frontalières continuent de s’appliquer.
Et pour les voyageurs tunisiens ?
La Tunisie est directement concernée par le nouveau dispositif. La réglementation européenne classe en effet la Tunisie parmi les pays dont les ressortissants sont soumis à l’obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des États membres.
Ainsi, un Tunisien effectuant un court séjour dans l’espace Schengen est concerné par l’EES, sous réserve des exemptions prévues par le système. Lors du passage à la frontière extérieure, ses données de voyage et ses données biométriques sont enregistrées conformément aux règles de l’EES.
Il est important de rappeler que l’EES ne constitue pas une nouvelle procédure de demande de visa. Il intervient au moment du franchissement de la frontière et ne remplace pas le visa Schengen pour les ressortissants des pays qui y sont soumis.
De même, il ne faut pas le confondre avec ETIAS, le système d’autorisation de voyage destiné aux ressortissants de pays exemptés de visa. La Commission indique qu’ETIAS n’est pas encore en fonctionnement et que sa date précise de lancement doit encore être annoncée.
Ainsi, six mois après sa généralisation complète, l’EES apparaît donc comme un système fonctionnel et massivement utilisé, mais encore confronté à des difficultés opérationnelles dans certains points de passage.
Les données européennes montrent une montée en puissance rapide du dispositif et des résultats en matière d’identification, de contrôle des durées de séjour et de refus d’entrée. Dans le même temps, les difficultés rencontrées dans plusieurs grands aéroports ont fait émerger une question centrale : comment renforcer les contrôles biométriques sans transformer les frontières extérieures de l’espace Schengen en nouveaux points de congestion ?
Et à l’approche du 6 septembre, date prévue pour la fin du mécanisme actuel de flexibilité, la réponse de l’Union européenne sera particulièrement observée. Pour les voyageurs tunisiens, comme pour les autres ressortissants de pays tiers, l’enjeu est concret : un système destiné à rendre les frontières plus sûres et, à terme, plus efficaces devra aussi démontrer qu’il peut absorber les flux importants de voyageurs sans provoquer de perturbations majeures.



