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Tribune – l’Afrique du Nord sur l’échiquier international : le monde redessine la carte des puissances et des intérêts : Quelle place pour la Tunisie ?

  • 1 septembre 2026
  • 16 min de lecture
Tribune – l’Afrique du Nord sur l’échiquier international : le monde redessine la carte des puissances et des intérêts : Quelle place pour la Tunisie ?

Par Halim BOUSSEMA*

Observer ce qui se passe aujourd’hui en Afrique du Nord comme une succession d’événements isolés serait une erreur d’analyse. La Libye n’est pas seulement confrontée à une crise politique interne. L’Algérie n’est pas uniquement un grand producteur de pétrole et de gaz. La Tunisie n’est pas simplement un petit pays aux prises avec des difficultés économiques et sociales.

Et l’Égypte ne peut être dissociée des transformations qui traversent le Maghreb, le Sahel, la Méditerranée et la mer Rouge.

Nous sommes face à un vaste espace géographique et stratégique désormais placé au cœur d’une recomposition internationale qui s’étend de la mer Rouge et du canal de Suez, à l’est, jusqu’à l’Atlantique, à l’ouest, et du Sahel africain, au sud, jusqu’à l’Europe et à la Méditerranée, au nord.

Il serait évidemment simpliste de céder au discours selon lequel une «chambre noire» réunirait les grandes puissances pour décider du sort de la Tunisie, de l’Algérie ou de la Libye.

Les relations internationales sont beaucoup plus complexes. Mais une réalité demeure : chaque puissance possède ses intérêts, sa stratégie et ses zones d’influence qu’elle cherche à préserver ou à élargir.

Et lorsque les puissances qui nous entourent élaborent des stratégies à vingt ou trente ans, tandis que nous restons absorbés par la gestion quotidienne des crises de l’eau, de l’électricité, des transports ou de l’approvisionnement, le risque devient plus dangereux que n’importe quelle théorie du complot : celui de nous retrouver intégrés aux projets des autres parce que nous n’aurons pas construit le nôtre.

La géographie redevient un capital stratégique

Ce qui se passe en Égypte illustre parfaitement cette nouvelle réalité. Le rapprochement stratégique entre Pékin et Le Caire ne peut être réduit à une simple séquence diplomatique. Il intervient dans un contexte de profonde recomposition des relations internationales, où l’Afrique, la Méditerranée et la mer Rouge deviennent des espaces de compétition économique, industrielle, énergétique et stratégique.

La Chine ne regarde pas l’Égypte uniquement comme un marché. Elle regarde une géographie : le canal de Suez, la mer Rouge, la Méditerranée, l’Afrique, le monde arabe, les ports, les zones industrielles, l’énergie, la logistique et les grandes routes du commerce mondial.

C’est précisément la leçon que la Tunisie doit comprendre : dans le monde qui se dessine, la géographie est redevenue un capital politique et économique majeur.

La Chine investit là où elle identifie une route, un port, un marché, une usine, un corridor commercial ou une position stratégique susceptible de servir ses intérêts à long terme. Les États-Unis cherchent à préserver leur influence. L’Europe recherche de nouvelles sources d’énergie, davantage de sécurité, des marchés et de la stabilité au sud de la Méditerranée. La Russie veut consolider sa présence en Afrique et en Méditerranée. La Turquie développe ses réseaux économiques et politiques. Les pays du Golfe sont devenus eux-mêmes de puissants investisseurs internationaux dans les ports, l’énergie, l’immobilier, l’industrie et les infrastructures.

Le monde avance. Il n’attend personne.

Algérie, Libye, Tunisie : trois géographies, trois forces à réunir

Avant même de parler de politique, regardons la carte.

L’Algérie constitue une puissance régionale majeure. Elle dispose de ressources considérables en pétrole et en gaz, d’un immense territoire, d’importantes capacités militaires, d’une profondeur africaine et de longues frontières avec la région du Sahel. Dans un contexte de bouleversement des marchés énergétiques et de diversification des approvisionnements européens, son importance dans l’équation énergétique méditerranéenne s’est renforcée.

La Libye possède, elle aussi, d’immenses réserves d’hydrocarbures et une position exceptionnelle reliant la Méditerranée à l’Afrique subsaharienne. Mais cette richesse est confrontée depuis des années à la fragilité politique, aux divisions institutionnelles et à l’affrontement d’intérêts régionaux et internationaux.

Puis vient la Tunisie.

Nous sommes situés entre l’Algérie et la Libye, à quelques dizaines de kilomètres de l’Europe, au cœur de la Méditerranée et à la jonction naturelle entre l’Afrique et le continent européen.

Nous ne disposons certes ni des réserves énergétiques de nos voisins ni de leur superficie. Mais nous possédons une ressource qui peut être tout aussi déterminante dans la géopolitique contemporaine : notre position.

Une position géographique intelligemment exploitée devient une richesse et un instrument d’influence. Sans stratégie, elle ne devient qu’un passage dont d’autres récoltent les bénéfices.

La Tunisie doit devenir un hub, pas un simple corridor

Réduire l’intérêt européen pour la Tunisie et l’Afrique du Nord à la question migratoire serait une erreur. Derrière la migration se trouvent des enjeux beaucoup plus vastes: énergie, commerce, sécurité méditerranéenne, lutte contre le terrorisme, investissements, chaînes d’approvisionnement, interconnexions électriques, marchés africains, sécurité alimentaire, technologies et données.

Le projet d’interconnexion électrique Elmed entre la Tunisie et l’Italie constitue, à ce titre, un exemple particulièrement révélateur.

Si notre pays parvenait à développer massivement la production solaire et éolienne, à moderniser son réseau électrique et à renforcer ses infrastructures énergétiques, il pourrait progressivement passer du statut de pays confronté à un déficit énergétique à celui d’acteur important dans une architecture énergétique reliant l’Afrique du Nord à l’Europe.

Mais une distinction fondamentale doit être faite.

Être un hub énergétique n’est pas la même chose qu’être un simple corridor énergétique. Être un centre logistique n’est pas la même chose que regarder les flux commerciaux passer à côté de soi. Attirer des investissements qui transfèrent des technologies, créent des emplois, produisent et exportent n’est pas la même chose que devenir uniquement un marché de consommation.

Cette différence se construit par la négociation, la planification, les infrastructures et la force des institutions.

La reconstruction libyenne: une opportunité historique pour la Tunisie

La Libye devrait devenir l’un des dossiers économiques et stratégiques prioritaires de la Tunisie pour les prochaines années.

Si les Libyens parviennent à stabiliser leur pays, à unifier leurs institutions et à engager une véritable reconstruction, nous parlerons alors d’un marché immense et d’une opportunité historique pour l’économie tunisienne.

Bâtiment et travaux publics, matériaux de construction, ingénierie, santé, industrie pharmaceutique, enseignement, banques, assurances, technologies, industries agroalimentaires, transport et services : la Tunisie possède des compétences dans tous ces domaines.

Nous ne devons donc plus considérer la Libye uniquement comme une frontière ou un dossier sécuritaire.

La Libye doit devenir un dossier économique et stratégique tunisien de premier ordre. Sa stabilité représente une opportunité majeure pour la Tunisie ; son instabilité constitue, à l’inverse, un risque direct pour notre sécurité nationale.

Les guerres du XXIe siècle ne se livrent pas uniquement avec des chars

Les transformations observées en Égypte permettent également de comprendre ce qui pourrait, demain, se produire à plus grande échelle dans notre région.

La Chine considère le canal de Suez, les ports et les zones industrielles égyptiennes comme des éléments d’un réseau reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Ailleurs dans le monde, la compétition porte sur les corridors commerciaux, les minerais stratégiques, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, l’énergie, les télécommunications et les câbles sous-marins.

Les grandes confrontations du XXIe siècle ne seront donc pas toutes militaires.

Il existe désormais une bataille pour les ports, l’énergie, les minerais, les usines, la technologie, les données, les routes commerciales et les chaînes d’approvisionnement.

Celui qui contrôle aujourd’hui une partie des infrastructures stratégiques, des technologies et des flux économiques disposera, demain, d’une influence politique considérable.

Il est également impossible de séparer cette évolution de ce qui se déroule dans le Sahel, où s’entremêlent groupes armés, terrorisme, trafics, migration, armes, ressources naturelles et rivalités internationales.

Toute déstabilisation majeure dans cette région finit par produire des conséquences qui toucheront le nord : Libye, Algérie, Tunisie, Méditerranée puis Europe.

La stabilité de l’Algérie et de la Libye relève donc directement de la sécurité nationale tunisienne.

Cela impose à la Tunisie de préserver une relation stratégique forte avec l’Algérie, de contribuer autant que possible à une Libye unie et stable, tout en défendant fermement l’indépendance de sa décision nationale et en refusant toute logique d’alignement automatique sur les axes internationaux.

La véritable question : que veut la Tunisie ?

Voilà, à mes yeux, le cœur du problème.

Le plus grand danger pour la Tunisie n’est pas que toutes les puissances internationales conspirent contre elle. Le véritable danger serait que tout le monde avance autour de nous pendant que nous continuons à gérer exclusivement les urgences du quotidien.

Le monde redessine les routes de l’énergie et du commerce. La Chine avance en Afrique et en Méditerranée. L’Europe repense sa sécurité énergétique et industrielle. L’Italie renforce sa présence au sud de la Méditerranée et en Afrique. L’Algérie valorise ses ressources et sa position. Une Libye stabilisée pourrait entrer dans une immense phase de reconstruction.

La Turquie développe son influence économique. Les pays du Golfe investissent dans les infrastructures et les ports à travers le monde. Les États-Unis et la Russie observent ces nouveaux équilibres et y défendent leurs propres intérêts.

La question n’est donc pas seulement : que veulent-ils ?

La véritable question est : que veut la Tunisie ?

Et quel est son projet au milieu de tous ces projets ?

Au XXIe siècle, la souveraineté est d’abord une capacité

Nous ne pouvons plus considérer la souveraineté comme un simple slogan politique.

La souveraineté, au XXIe siècle, est une capacité.

C’est produire une part croissante de son électricité. Garantir sa sécurité hydrique et alimentaire. Posséder des ports compétitifs, un aéroport international à la hauteur de notre position géographique, des chemins de fer modernes, des routes efficaces et de véritables plateformes logistiques.

C’est disposer d’infrastructures numériques et cybernétiques sécurisées, d’universités capables de former les compétences nécessaires à l’économie de demain et d’entreprises tunisiennes capables de conquérir les marchés libyen et africain.

La souveraineté, c’est aussi attirer les industries technologiques, les composants automobiles et aéronautiques, les technologies liées aux énergies renouvelables, l’industrie pharmaceutique et l’intelligence artificielle.

C’est construire une économie suffisamment forte pour que nos partenaires aient besoin de la Tunisie autant que la Tunisie a besoin d’eux.

Voilà la souveraineté qui protège réellement la décision politique.

Car un État économiquement fragile conservera toujours une marge de manœuvre limitée, quelle que soit la fermeté de son discours.

Ni Washington, ni Moscou, ni Pékin : la Tunisie d’abord

Je refuse que la Tunisie devienne dépendante d’un quelconque axe international.

Ni Washington, ni Moscou, ni Pékin, ni Bruxelles, ni Ankara.

L’intérêt de la Tunisie doit primer avant tout.

Nous avons besoin d’une relation stratégique forte avec l’Algérie parce que la sécurité de nos deux pays est intimement liée. Nous avons besoin d’une Libye unie, stable et prospère parce qu’elle constitue un prolongement naturel de notre sécurité et de notre économie. Nous avons besoin de l’Europe parce qu’elle demeure notre espace économique le plus proche et le plus important.

Mais nous avons également besoin de relations fortes avec les États-Unis, la Chine, la Turquie, les pays du Golfe et l’Afrique.

Chaque accord, chaque partenariat et chaque investissement doit cependant répondre à une question simple : qu’est-ce que la Tunisie y gagne ?

En relations internationales, il n’existe ni amitiés éternelles ni inimitiés éternelles. Il existe des intérêts durables. Chaque État défend légitimement les siens. Notre devoir est de défendre les nôtres.

Tunisie–Algérie–Libye : passer des slogans à l’intégration économique

Il est peut-être temps de réfléchir sérieusement à la construction d’un véritable espace économique et stratégique réunissant la Tunisie, l’Algérie et la Libye.

Pas une nouvelle structure bureaucratique. Pas davantage de sommets protocolaires, de déclarations ou de photographies officielles.

Commençons par les intérêts concrets.

Interconnexion des réseaux électriques et gaziers, routes et chemins de fer reliant les trois pays, zones communes de commerce et d’investissement, coopération douanière, sécurité alimentaire et hydrique, industrie pharmaceutique, investissements croisés, plateformes logistiques, facilitation de la circulation des entrepreneurs et des marchandises, sécurisation des frontières et des corridors commerciaux, puis projection commune vers l’Afrique.

Imaginons un espace réunissant les ressources énergétiques algériennes et libyennes, les compétences, les services et la position tunisienne, les ports méditerranéens, les marchés intérieurs et l’ouverture vers la profondeur africaine.

L’équilibre des négociations changerait considérablement.

Trois pays négociant séparément avec l’Europe, la Chine ou les États-Unis constituent une réalité. Un espace économique et stratégique intégré négociant avec le monde en constitue une autre.

Quelle Tunisie voulons-nous en 2040 ?

La Tunisie n’est pas un pays pauvre.

Mais la géographie, à elle seule, ne construit pas les grandes nations.

De nombreux pays ne disposent ni de pétrole, ni de gaz, ni de ressources naturelles exceptionnelles. Ils ont pourtant compris leur position dans le monde et construit autour d’elle une économie et une stratégie.

La Tunisie possède une situation exceptionnelle sur l’une des mers les plus stratégiques de la planète, entre deux pays riches en énergie, aux portes de l’Europe et de l’Afrique. Elle possède également un capital humain dont les compétences ont fait leurs preuves dans les plus grandes économies mondiales.

Comment accepter alors que notre pays souffre encore de déficit énergétique, de transports insuffisants, de ports et d’aéroports en retard, de lenteurs administratives, de projets bloqués et d’une bureaucratie qui freine l’investissement ?

Ces questions ne relèvent plus simplement de la gestion administrative.

Elles sont devenues des questions de sécurité nationale.

Car un pays qui met dix ans à construire un port, une centrale électrique ou une ligne ferroviaire ne perd pas seulement dix années et un projet. Il risque de perdre sa place sur une nouvelle carte économique que le monde est précisément en train de dessiner.

La Tunisie a donc besoin d’une véritable doctrine économique et géopolitique nationale pour les vingt prochaines années, articulée autour d’une question fondamentale :

Que voulons-nous que la Tunisie soit en 2040 ?

Un hub énergétique entre l’Afrique et l’Europe ? Une plateforme logistique et portuaire méditerranéenne ? Une base régionale pour les industries technologiques et l’intelligence artificielle? Une porte d’entrée vers la reconstruction libyenne? Une plateforme pour les entreprises souhaitant conquérir l’Afrique ? Un pôle régional financier, sanitaire, universitaire et touristique ?

La Tunisie peut remplir plusieurs de ces fonctions simultanément.

Mais cela ne se fera ni par les slogans ni par les discours. Cela exige des décisions, des investissements, des infrastructures, des compétences, de la stabilité et surtout le courage d’agir.

Le monde n’attendra pas la Tunisie

L’Afrique du Nord entre dans l’une des phases de recomposition les plus importantes de ces dernières décennies.

Les grandes puissances regardent déjà notre région avec les yeux du futur, et non seulement avec ceux du présent.

Celui qui ne comprend pas aujourd’hui les transformations en cours risque de découvrir, dans dix ou vingt ans, un monde organisé par les autres.

Et la Tunisie se trouve au cœur de cet échiquier.

Nous sommes peut-être moins vastes et moins riches en ressources naturelles que certains de nos voisins, mais notre valeur stratégique n’est pas moindre.

Soit nous comprenons dès maintenant le monde qui se construit autour de nous et nous définissons la place que la Tunisie doit y occuper, soit nous risquons de découvrir, dans dix ans, que les nouvelles routes de l’énergie, du commerce, des ports, des marchés et des corridors stratégiques ont été tracées autour de nous pendant que nous étions absorbés par la gestion des crises quotidiennes.

Car faire de la politique ne consiste pas seulement à comprendre ce qui se passe ce matin.

Faire de la politique, c’est être capable d’anticiper ce qui peut arriver dans dix ou vingt ans, puis commencer dès aujourd’hui à bâtir l’État capable d’en saisir les opportunités et d’en affronter les risques.

La Tunisie ne manque ni de position géographique, ni d’histoire, ni de compétences, ni de potentiel.

Ce qui lui manque encore, c’est une vision d’État capable de définir ce qu’elle attend du monde, la place qu’elle entend y occuper, puis d’avoir le courage de décider et la capacité d’exécuter.

Car le monde ne redistribue pas seulement les richesses.

Il redistribue aujourd’hui la puissance, l’influence, les corridors, les marchés et les centres de décision.

Et celui qui ne réserve pas sa place sur cette nouvelle carte risque de devenir le marché des autres, le corridor de leurs intérêts ou la périphérie de leurs projets.

Car lorsqu’un pays ne définit pas lui-même sa place sur la carte du monde, d’autres finissent par la définir à sa place.

H.B.

*Député indépendant à l’Assemblée des représentants du peuple 

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.
Auteur

Halim BOUSSAMA

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