Cisjordanie : le fait accompli avance
Il arrive que les mots viennent trop tard. Et qu’à force de répéter les mêmes condamnations, ils finissent par ne plus convaincre personne.
Samedi 29 août, Benyamin Netanyahu a condamné «fermement» les violences commises par des colons dans les villages palestiniens de Qusra et de Jalud, dans le nord de la Cisjordanie. Il y a de quoi s’étonner, d’autant que le ministère des Affaires étrangères de l’Etat voyou a, lui aussi, dénoncé une «honte». Une fermeté inhabituelle de la part d’un Premier ministre qui, depuis des années, défend la colonisation et gouverne avec des ministres d’extrême droite qui en ont fait l’un des piliers de leur projet politique.
Faut-il y voir un réveil tardif ? L’effet des condamnations internationales qui se multiplient ? Celui des images qui montrent la violence exercée contre les Palestiniens ? Ou simplement la gêne provoquée par une réalité devenue trop visible, jusqu’à atteindre désormais les journalistes étrangers ?
À Qusra, des dizaines de colons ont attaqué des Palestiniens, lancé des pierres et assiégé une maison où plusieurs habitants s’étaient réfugiés. A Jalud, une équipe de journalistes a été agressée par des colons masqués ; quelques jours plus tôt, une autre équipe de journalistes avait été elle aussi prise pour cible. Heureusement, la violence ne se cache plus, elle se filme, se diffuse et franchit les frontières. Alors le bourreau de Gaza condamne, mais que condamne-t-il exactement? Quelques «émeutiers» ? Quelques individus qui auraient perdu le contrôle ? Le problème est précisément là. Attribuer ces violences à une poignée de fauteurs de troubles permet d’éviter la question essentielle : celle d’un système politique et territorial qui, depuis des décennies, favorise l’expansion des colonies et l’emprise de l’Etat sioniste sur la Cisjordanie.
Car les colons ne sont pas apparus hier, ils ne constituent pas une anomalie surgie soudainement au milieu d’un paysage pacifié, ils sont au cœur d’une politique de colonisation que plusieurs ministres revendiquent sans détour. Certains ne dissimulent même plus leur volonté d’empêcher toute perspective de création d’un Etat palestinien.
Voilà le paradoxe ou plutôt l’imposture du discours officiel : condamner les violences tout en poursuivant la politique qui contribue à les nourrir.
On ne peut pas proclamer son attachement à l’Etat de droit et fermer les yeux lorsque des Palestiniens sont chassés, intimidés, agressés ou privés de leurs terres. On ne peut pas demander au monde de distinguer un Etat des agissements de quelques colons lorsque des responsables politiques les soutiennent, les encouragent ou légitiment leur présence dans les territoires occupés.
L’intervention de Tsahal à Qusra ne saurait masquer l’essentiel : que des soldats soient contraints d’expulser des colons d’une maison palestinienne occupée ne constitue pas la preuve que le système fonctionne. C’est peut-être, au contraire, le signe de sa profonde contradiction.
Car, pendant que Netanyahu condamne, ses ministres avancent, pendant que son gouvernement prétend défendre l’ordre, les frontières de cet ordre deviennent chaque jour plus floues pour les Palestiniens.
Il y a, dans cette discordance entre les paroles et les actes, quelque chose de plus grave qu’une simple contradiction politique : une stratégie.
En Cisjordanie, les mots de Netanyahu passent, les colons, eux, restent. Et avec eux progresse, jour après jour, la politique du fait accompli, vieille spécialité d’un Etat qui s’affranchit du droit. C’est peut-être là que se mesure le véritable double langage : condamner la violence à la tribune, tout en laissant s’installer, sur le terrain, ce qui la rend possible.



