Maison de la Culture Taïeb M’hiri : La critique à l’épreuve de la critique
Loin de la réduire à un commentaire de texte, la critique est un genre littéraire à part entière, capable de ciseler le sens, de déconstruire l’œuvre et d’enrichir l’arsenal créatif de l’artiste, tout en tissant un lien vivant entre le créateur et son public.
La Maison de la Culture Taïeb M’hiri a accueilli samedi dernier une rencontre intellectuelle dense, organisée par le Club Ahmed Hadheq El Arf de la critique littéraire et théâtrale et modérée par le poète et écrivain Boubaker Amouri. Sous le titre programmatique « La critique à l’épreuve de la critique », la journée a réuni sept intervenants venus interroger la critique non comme un exercice de goût réservé aux lettrés, mais comme la colonne vertébrale de la rationalité et le socle de la citoyenneté.
Un genre littéraire, un outil scientifique, un pont vers le public
Loin de la réduire à un commentaire de texte, les organisateurs ont tenu à présenter la critique comme un genre littéraire à part entière, capable de ciseler le sens, de déconstruire l’œuvre et d’enrichir l’arsenal créatif de l’artiste, tout en tissant un lien vivant entre le créateur et son public. Le programme, dense et pluridisciplinaire, a fait dialoguer patrimoine littéraire arabe, philosophie occidentale et enjeux sociopolitiques contemporains : la poésie relue à travers Ibn Qutaybah, Qudama ibn Ja’far, Ibn Tabataba et Al-Jurjani (Alya Al-Hajjaji) ; la poésie contemporaine face au renouvellement (Mokhtar El Mokhtari) ; le rôle créatif de la critique (Ibtissem El Khemiri) ; l’écriture pour enfants (Chaabane El Marzougui); l’appréciation créative et la réception du texte littéraire (Dr Mofida Jlassi) ; le modèle kantien de la critique comme outil d’incurvation du sens (Soufiane El Arfaoui) ; et enfin «Critique, politique et société civile : un acte éthique et citoyen», intervention de Nejib Gaça ( auteur de cet article).
Le trésor véritable de la création
C’est précisément dans cette dernière intervention que la journée a trouvé son prolongement le plus politique. On y a proposé un retournement sémantique éclairant : si le mot «critique» (naqd) désigne en arabe, dans le vocabulaire commercial, la monnaie sonnante et l’or pur, alors la critique véritable n’est jamais un débit prélevé sur le compte du créateur, mais un capital qui s’y ajoute, une «création sur la création», disait-il, sans laquelle aucune œuvre humaine ne s’achève vraiment. Il en a dessiné le mouvement en trois temps : partir du goût esthétique, passer par l’évaluation méthodologique, aboutir à l’orientation et au perfectionnement de l’œuvre (qu’elle soit artistique ou politique). Convoquant Kant et Popper, il a rappelé que la rationalité elle-même se définit par sa capacité à revenir sur ses propres outils et à refuser les certitudes closes : une pensée qui ne s’autorise plus le doute sur elle-même s’expose à ce qu’il a nommé une «inflation du moi», cette prétention à une perfection quasi divine qui, paradoxalement, échoue à remplir les conditions les plus élémentaires de l’humain, au sens des Lumières. En écho à Arendt et à Habermas, il a enfin posé l’autocritique comme condition morale de la reconnaissance de l’autre en tant que partenaire : sans elle, ni société démocratique ni société civile agissante ne peuvent véritablement se construire, les sociétés et les pouvoirs qui s’y dérobent se figent en structures autoritaires sclérosées, l’évolution culturelle et politique restant tout entière, suspendue à la capacité de corriger sa propre trajectoire.
L’autocritique, une affaire de tous les jours, pas seulement de lettrés.
C’est là que la rencontre de la Cité Ez-Zouhour dépasse le cercle des spécialistes de littérature. Car, si l’autocritique s’impose comme méthode chez le poète ou le théoricien, elle n’est, en réalité, rien d’autre que la forme savante d’un geste que la citoyenneté exige de chacun, cultivé ou non la capacité à revenir sur son propre jugement, sans oser l’ériger en vérité indiscutable. La citoyenneté n’est pas un statut acquis une fois pour toutes, ni un privilège de diplôme : c’est une conscience qui s’exerce au quotidien, dans le petit comme dans le grand, dans la manière de discuter en famille, de commenter une décision municipale, de juger un voisin ou une émission de télévision. L’universitaire qui soumet sa thèse à la contradiction et l’ouvrier qui accepte de reconsidérer un préjugé pratiquent, à des échelles différentes, le même acte moral : reconnaître que le point de vue de l’autre a droit de cité dans l’espace commun. À l’inverse, l’absence d’autocritique ne se limite pas à un défaut de méthode chez les savants ; elle se traduit, dans la vie ordinaire, par le repli identitaire, l’intolérance à la contradiction et cette «hypertrophie du moi» que les intervenants ont unanimement désignée comme la menace la plus immédiate pesant sur l’espace public tunisien. C’est tout le sens de l’avertissement lancé lors de cette journée: à l’heure où l’enflure du « moi » menace de dégrader le débat public et d’ériger des vérités absolues, l’autocritique demeure la condition sine qua non de toute évolution culturelle et démocratique, qu’elle s’exerce sur un poème, une politique publique, ou simplement sur l’opinion que l’on vient d’émettre à table. La culture n’y donne pas un monopole ; elle donne, tout au plus, des outils plus raffinés pour un devoir qui incombe à tous.
Une invitation à poursuivre le débat
La Maison de la Culture Taïeb M’hiri a lancé, à l’issue de la rencontre, une invitation ouverte aux créateurs, dramaturges, poètes, universitaires et passionnés d’art à prolonger ce débat fondamental, signe que la critique, entendue comme pratique éthique et citoyenne, ne s’arrête pas aux portes de la salle de conférence, mais se poursuit partout où des citoyens acceptent de mettre leur propre jugement à l’épreuve…. de l’auto-critique avant la critique d’autrui.



