Tribune – Le déficit commercial frôle les 18 milliards de dinars : Quand le citoyen paie le prix d’une économie qui importe plus qu’elle ne produit

Par Halim BOUSSEMA *
Les dernières données publiées par l’Institut national de la statistique révèlent que le déficit commercial de la Tunisie a atteint 17 853,8 millions de dinars au cours des huit premiers mois de 2026, contre 14 639 millions de dinars durant la même période de 2025.
Nous faisons donc face à une aggravation de plus de 3,2 milliards de dinars en seulement huit mois, soit une hausse de près de 22 %. Il ne s’agit pas d’un simple chiffre dans un bulletin statistique, mais d’un sérieux signal d’alarme économique qui impose au gouvernement une lecture lucide de la situation et une réaction rapide, avant que ce déficit ne pèse davantage sur les finances publiques, les réserves en devises et le pouvoir d’achat des Tunisiens.
Nos exportations ont progressé de 8 %, ce qui est positif. Toutefois, elles n’ont pas évolué au même rythme que les importations, qui ont augmenté de 11,6 % pour dépasser 62,5 milliards de dinars. Le taux de couverture des importations par les exportations a ainsi reculé de 73,9 % à 71,4 %.
Autrement dit, pour chaque tranche de 100 dinars consacrée aux importations, les exportations tunisiennes ne couvrent qu’environ 71 dinars. Le reste doit être financé par d’autres ressources en devises.
En ma qualité de député, je ne considère pas ces chiffres comme une question purement technique qui ne concernerait que les experts ou la Banque centrale. Le déficit commercial touche directement à la souveraineté de notre décision économique, à la capacité de l’État à financer les besoins du pays et à la vie quotidienne du citoyen.
Plus l’écart entre nos importations et nos exportations se creuse, plus nos besoins en euros et en dollars augmentent. Si cette situation persiste, elle exercera une pression supplémentaire sur les réserves en devises et sur la valeur du dinar. Elle renchérira également le coût des importations d’énergie, de matières premières, de médicaments, d’équipements et de produits alimentaires.
Or, lorsque la facture des importations augmente, c’est finalement le citoyen qui la paie à travers la hausse des prix, des coûts du transport, des services et de la production.
Si l’État prend en charge une partie de ces augmentations à travers les mécanismes de compensation, les dépenses budgétaires et les pertes des entreprises publiques s’alourdissent. S’il est contraint de réviser les prix, le citoyen supporte directement cette hausse.
Dans les deux cas, le pouvoir d’achat recule et les marges budgétaires permettant à l’État d’investir dans la santé, l’éducation, les transports, les infrastructures et le développement se réduisent.
Le plus préoccupant est que près de la moitié de notre déficit commercial provient du seul secteur énergétique. Le déficit énergétique a atteint 8 930,2 millions de dinars, contre 7 148 millions de dinars durant la même période de 2025, à la suite d’une hausse de 28,5 % des importations d’énergie.
Ces chiffres confirment, une fois encore, que la sécurité énergétique de la Tunisie n’est plus une simple question économique, mais un enjeu de sécurité nationale. Notre pays ne peut continuer à dépendre aussi fortement des importations et des fluctuations des prix internationaux, alors que des projets de production électrique et d’énergies renouvelables tardent à voir le jour, que la production nationale de pétrole et de gaz recule et que les investissements dans l’exploration et la prospection restent insuffisants.
Les exportations de phosphate et de ses dérivés ont, elles aussi, diminué de 12%, au moment où l’État a besoin de chaque tonne supplémentaire produite et de chaque dinar issu de l’exportation.
Nous ne pouvons accepter qu’une richesse nationale d’une telle importance demeure partiellement paralysée ou fonctionne bien en deçà de ses capacités, en raison de la mauvaise gouvernance, des difficultés de transport, de la faiblesse des investissements et de l’accumulation des problèmes sociaux et administratifs.
Pour autant, la solution ne consiste pas à restreindre les importations de manière arbitraire. Une part importante des achats de la Tunisie à l’étranger est constituée de matières premières et d’équipements indispensables aux usines et aux entreprises pour produire, créer des emplois et exporter. Entraver ces importations pourrait nuire à notre économie plus qu’elle ne la protégerait.
Il est donc nécessaire de distinguer clairement les importations indispensables à la production et à l’investissement des importations de biens de consommation non essentiels, qui épuisent nos réserves en devises sans créer ni richesses ni emplois.
La réduction du déficit commercial exige une décision politique forte et un programme économique clair sur cinq ans. Ce programme doit avoir pour priorités la diminution de la facture énergétique, le rétablissement de la production du phosphate et du Groupe chimique tunisien à leurs niveaux normaux, ainsi que le soutien aux secteurs exportateurs, notamment les industries mécaniques, électriques, agroalimentaires et textiles, sans oublier les services numériques.
Nous devons également cesser d’exporter nos produits agricoles essentiellement sous forme brute ou en vrac, pour les retrouver ensuite sur les marchés internationaux sous des marques étrangères et à des prix plusieurs fois supérieurs.
L’huile d’olive, les dattes et les autres produits agricoles tunisiens doivent devenir les piliers de véritables filières industrielles nationales, allant de la transformation et du conditionnement jusqu’à la commercialisation et à la distribution. C’est ainsi que la Tunisie pourra conserver une plus grande part de la valeur ajoutée au sein de son économie.
Il est tout aussi indispensable d’ouvrir de nouveaux marchés aux produits tunisiens en Afrique, dans les pays du Golfe et en Asie, tout en reconquérant notre place sur nos marchés naturels, en particulier en Libye et en Algérie.
Il est difficilement acceptable que nos exportations progressent vers certains marchés lointains alors qu’elles reculent avec des pays voisins qui devraient constituer le prolongement naturel de notre économie.
J’estime également nécessaire de créer une cellule permanente de pilotage économique, placée sous l’autorité de la Présidence du gouvernement et réunissant les ministères ainsi que les structures concernées. Sa mission serait de suivre, chaque mois, l’évolution des exportations, des importations et du déficit commercial selon les secteurs, les produits et les marchés.
Nous n’avons pas besoin d’une commission supplémentaire chargée de produire des rapports. Nous avons besoin d’une structure disposant de l’information, d’un véritable pouvoir de décision et de la capacité d’intervenir rapidement.
La Tunisie ne manque ni de richesses, ni de compétences, ni d’atouts géographiques. Elle paie cependant, depuis des années, le prix de la faiblesse de sa production, de la lenteur des décisions, du blocage des projets et de la peur de prendre des initiatives.
Le déficit commercial ne se résorbera ni par les slogans ni par la fermeture systématique des portes aux importations. Il se réduira en remettant l’économie au travail : produire davantage, exporter davantage, valoriser nos produits, rationaliser nos importations et ouvrir la voie aux investisseurs sérieux.
Un État qui importe plus qu’il ne produit restera constamment sous la pression de la dette, de la hausse des prix et du besoin de devises.
En revanche, un État qui produit, exporte et investit dans son énergie, ses richesses et ses compétences est un État qui protège sa souveraineté et préserve la dignité de ses citoyens.
(*) Député indépendant à l’Assemblée des représentants du peuple de Tunisie
N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.



