Disons-le d’emblée : les pluies torrentielles et les inondations causées par les pluies diluviennes ne datent pas d’hier et ne sont pas l’apanage de la Tunisie ! D’abord, cela se passe dans plusieurs pays de par le monde, et puis il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau !
Posons la question à nos séniors et ils répondront unanimement que les pluies torrentielles qui annoncent la fin de la saison estivale et marquent le début de la saison automnale ont bel et bien marqué leurs années d’enfance et de jeunesse ! Oui, chaque année, entre le 15 août et le 15 septembre, la Tunisie d’antan a toujours connu ce phénomène communément appelé « Ghassalet Enwader ». Il s’agit d’un quasi-déluge où le flux d’eau de pluie cumulé remontait jusqu’à un mètre de hauteur, emportant tout ce qui n’était pas bien enraciné et ancré dans la terre. Ce n’était aucunement une exception, mais un passage annuel obligé vécu par les Tunisiens durant les années 70, 80 et 90. Jadis, ces pluies soudaines se transformaient en un court laps de temps tantôt en une sorte de lac, tantôt en un marécage boueux. Les survivants de l’époque relatent qu’une fois dehors, ils voyaient des vagues d’eau trouble inonder les villes tout en ciblant particulièrement les agglomérations.
Certes, une sorte d’accalmie a été de mise durant la première décennie du deuxième millénaire. Ce genre de pluies torrentielles s’est fait de plus en plus rare à cette époque pour pointer à nouveau le bout de son nez durant ces dernières années. Finalement, tout ce qui a changé, c’est le timing autrefois fixe de « Ghassalet Enwader » tel que vécu par nos aïeuls et nos aînés. Mais ce qui place les pluies et les inondations au cœur de l’actualité, ce n’est donc pas l’exclusivité du phénomène, mais sa sur-médiatisation. Parce que si autrefois on assistait de visu à ces paysages quasi apocalyptiques, aujourd’hui, technologie oblige, tout le monde est muni d’un smartphone : ces paysages sont filmés et diffusés sur les réseaux sociaux. Et c’est cette focalisation qui fait de ces pluies un phénomène !
D’ailleurs, intervenant dans ce même cadre au micro de Diwan FM, Jamil Hajri, enseignant universitaire en climatologie, a corroboré cette thèse en confirmant que les pluies de la nuit dernière ne sont pas exceptionnelles, mais sont des pluies normales annonçant le début de l’automne. « Les pluies d’hier s’inscrivent dans le cadre d’un phénomène météorologique connu sous le nom de « retour d’Est ». Il s’agit de l’une des caractéristiques pouvant marquer les périodes de transition entre les saisons, en particulier au début de la saison de l’automne », note l’expert.
L’intervenant a également expliqué que ces perturbations météorologiques sont souvent liées à la formation de dépressions sahariennes qui se déplacent vers l’Ouest. « Elles sont attirées vers le golfe de Tunis, de Hammamet et de Gabès, étant donné que les températures des eaux de ces golfes, durant la saison de l’été, sont plus élevées que les températures de plusieurs étendues d’eaux environnantes. Ce qui contribue à renforcer les perturbations météorologiques et leur développement », explique-t-il. Et d’indiquer que l’impact de ces phénomènes peut englober la capitale et les régions qui l’entourent, arrivant jusqu’aux régions de Nabeul, de Soliman, ainsi qu’un certain nombre de régions du Nord.
Le béton et l’incivisme transforment les pluies en psychose urbaine
C’est au niveau des inondations qu’il y a à dire. En effet, en abordant les torrents qu’ont connus plusieurs quartiers, le chercheur a pour sa part considéré que ce qui s’est produit était attendu dans certains endroits marqués par la nature des reliefs, la présence de zones basses et la configuration des espaces hydrauliques. L’intervenant a justement pointé du doigt le cœur du problème ! Le fait qu’il y ait une expansion urbaine faite aux dépens des espaces hydrauliques ou qu’il y ait des constructions sur des zones basses accentue le risque des inondations.
Depuis la fin des années 80, les constructions anarchiques ainsi que l’apparition du phénomène de construction d’immeubles en masse ont ajouté une couche à ce phénomène d’anarchie urbaine. La répartition démographique est très déséquilibrée. À lui seul, le Grand Tunis compte environ 2,5 millions d’habitants. Et ce, sans compter les immigrants et les clandestins ! La capitale, tout comme certaines régions côtières, suffoque. Elle est surpeuplée. Et une pareille architecture urbaine obstrue la ville surchargée par les habitants, par les ordures, par le nombre de voitures, et j’en passe ! Ceci paralyse la circulation routière, mais aussi la circulation de l’eau qui demeure impossible à évacuer tant les conduits d’évacuation établis dans des quartiers surpeuplés sont souvent remplis de déchets ménagers et commerciaux. De même, l’existence de quartiers, à l’instar de Zahrouni et de Mellassine, construits près des sebkhas et donc considérés comme des zones de rassemblement des eaux, complique davantage les choses.
À présent, on déracine les arbres et on construit des immeubles. On jette les ordures dans la rue et elles finissent souvent dans le ventre des canalisations, des collecteurs et des égouts. Aujourd’hui, les entrepreneurs continuent de bâtir des immeubles à huit étages dans des quartiers déjà surpeuplés, avec la totale bénédiction des municipalités. Et en acheminant leurs produits de construction à bord de poids lourds, ces derniers trouent les routes. Ces nids-de-poule laissés à l’abandon finissent par s’élargir en énormes trous béants fissurant le sol… Des conditions idéales pour la stagnation d’une eau de pluie qu’on aurait pourtant dû exploiter pour se prémunir contre la sécheresse qui nous guette… Toute cette hideuse situation rend bien des quartiers exposés aux inondations lors de l’enregistrement de quantités importantes de pluies.
En un mot, le problème des inondations est surtout et avant tout dû à des défaillances d’urbanisme, à un comportement citoyen incivique et à des municipalités complices… Un problème latent qu’on traîne depuis des décennies sans qu’aucune autorité locale ne daigne y apporter de solution durable… Quel gâchis !



