Longtemps associée presque exclusivement à la vieillesse, la maladie d’Alzheimer peut pourtant frapper bien plus tôt. À l’occasion de la Journée mondiale de la maladie d’Alzheimer, célébrée le 21 septembre, une mobilisation nationale a été observée hier, samedi 19 septembre, dans quinze gouvernorats.
En Tunisie comme ailleurs, l’enjeu est désormais de mieux repérer les premiers signes, sans attendre que la maladie bouleverse complètement la vie du patient et de sa famille.
La Presse — Un prénom qui échappe, un rendez-vous oublié, une clé égarée… Qui n’a jamais connu ce genre de petit trou de mémoire ? Avec l’âge, ces oublis sont souvent banalisés. Mais lorsqu’ils deviennent répétitifs, s’installent progressivement et commencent à perturber la vie quotidienne, ils peuvent cacher autre chose. Et surtout, Alzheimer n’est pas uniquement une maladie de personnes âgées.
C’est encore l’une des idées reçues qui entourent cette pathologie. Dans l’imaginaire collectif, l’Alzheimer reste associé à une personne très âgée, progressivement confrontée à la perte de mémoire et d’autonomie. La réalité est plus nuancée. L’Organisation mondiale de la Santé rappelle que, si l’âge constitue le principal facteur de risque de démence, celle-ci n’est pas une conséquence normale du vieillissement. La démence précoce, lorsque les symptômes apparaissent avant 65 ans, représente jusqu’à 9 % des cas.
Autrement dit, derrière les statistiques se trouvent aussi des hommes et des femmes qui travaillent encore, qui élèvent leurs enfants, qui ont des responsabilités professionnelles, des crédits, des projets et une vie sociale active.
Une maladie qui peut frapper en pleine vie active
Lorsqu’un trouble cognitif apparaît chez une personne de 45, 50 ou 60 ans, le diagnostic peut être particulièrement difficile à poser.
Les premiers changements sont parfois attribués au stress, à la fatigue, à une surcharge de travail ou à un épisode dépressif. Les oublis peuvent sembler anodins. Puis viennent les difficultés à accomplir certaines tâches familières, les mêmes questions posées plusieurs fois, les problèmes d’orientation ou encore des difficultés inhabituelles à trouver ses mots.
Le problème est alors double : ne pas passer à côté d’un véritable trouble neurologique, tout en évitant de transformer chaque oubli en suspicion de maladie d’Alzheimer.
Car oublier occasionnellement un nom, un rendez-vous ou l’endroit où l’on a posé ses clés reste parfaitement courant. Ce qui doit davantage attirer l’attention, c’est la répétition, la progression des troubles et leur impact sur la vie quotidienne.
C’est précisément là que le dépistage et la consultation médicale prennent toute leur importance.
Plus de 57 millions de personnes concernées dans le monde
L’ampleur du phénomène dépasse largement les frontières tunisiennes. Selon les données actualisées de l’OMS, 57 millions de personnes vivaient avec une démence dans le monde en 2021, tandis que près de 10 millions de nouveaux cas sont enregistrés chaque année. La maladie d’Alzheimer est la forme la plus fréquente de démence et représente environ 60 à 70 % des cas.
Ces chiffres donnent la mesure d’un problème de santé publique appelé à prendre encore davantage d’importance avec le vieillissement de la population mondiale.
Mais ils rappellent également que la démence ne peut être réduite à une question de grand âge. Une proportion non négligeable des patients développe les premiers symptômes avant 65 ans.
À l’échelle mondiale, il faut toutefois rester prudent dans les comparaisons : les statistiques disponibles concernent principalement l’ensemble des démences et ne permettent pas toujours d’isoler précisément la maladie d’Alzheimer ni, a fortiori, les formes précoces.
En Tunisie, une progression qui interpelle
La Tunisie est, elle aussi, concernée par cette évolution.
Les estimations internationales disponibles faisaient état de 95.059 personnes vivant avec une démence en Tunisie en 2021. Selon les projections reprises par Alzheimer’s Disease International, ce nombre pourrait atteindre 329.849 personnes à l’horizon 2050, soit une progression considérable.
Ces chiffres portent sur l’ensemble des démences et non sur la seule maladie d’Alzheimer. Ils permettent néanmoins de mesurer l’ampleur du défi qui attend le système de santé, mais aussi les familles tunisiennes.
En revanche, les données publiques disponibles ne permettent pas aujourd’hui de connaître avec suffisamment de précision le nombre de Tunisiens touchés par une maladie d’Alzheimer ou une autre forme de démence avant l’âge de 65 ans.
Cette absence de données détaillées constitue un enjeu à part entière. Car mieux connaître les formes précoces permettrait non seulement de mesurer leur poids réel, mais aussi d’améliorer l’information, l’orientation des patients et l’accompagnement des familles.
Une mobilisation nationale dans quinze gouvernorats
C’est dans ce contexte que la mobilisation d’hier samedi 19 septembre prend tout son sens.
Sous l’égide du ministère de la Santé et avec le soutien des Directions régionales de la Santé, la Fédération tunisienne de neurologie et de neurosciences, en collaboration avec l’Association Alzheimer Tunisie et avec l’appui des Laboratoires Médis, a organisé une Journée nationale de sensibilisation consacrée à la maladie d’Alzheimer.
Placée sous le slogan « Si vous commencez à oublier, nous sommes avec vous… et nous ne vous oublierons pas », l’initiative s’est déroulée dans près de vingt centres de soins publics et privés répartis dans quinze gouvernorats : le Grand Tunis, Bizerte, Béja, Jendouba, Zaghouan, Nabeul, Sousse, Kairouan, Sidi Bouzid, Monastir, Mahdia, Sfax, Gafsa, Médenine et Gabès.
L’objectif est simple mais essentiel : rapprocher l’information et le dépistage des citoyens et surtout encourager les personnes concernées et leurs familles à consulter lorsqu’elles constatent des changements inhabituels.
« Plus les premiers signes sont repérés tôt, plus nous pouvons orienter rapidement le patient et aider sa famille à mettre en place un accompagnement adapté », souligne le Pr Riadh Gouider, président de la Fédération tunisienne de neurologie et de neurosciences.
La démarche concerne donc les patients, mais aussi ceux qui les entourent : parents, conjoints, enfants et aidants, souvent confrontés aux premiers signes avant même que le diagnostic ne soit posé.
Le cerveau se protège bien avant la vieillesse
La prévention constitue également un autre volet essentiel du combat contre la démence.
Et là encore, le message est loin de concerner uniquement les personnes âgées.
Dans ses nouvelles recommandations publiées en juillet 2026, l’OMS estime que jusqu’à 45 % du risque de démence pourrait être prévenu ou retardé en agissant sur des facteurs modifiables tout au long de la vie. L’organisation cite notamment le tabagisme, la consommation nocive d’alcool, l’inactivité physique, l’isolement social, la pollution de l’air, mais aussi l’hypertension, le diabète et d’autres facteurs cardiovasculaires.
Le message est donc clair : la santé du cerveau se construit aussi bien avant la vieillesse.
Bouger régulièrement, ne pas fumer, avoir une alimentation équilibrée, préserver une vie sociale et intellectuelle active, surveiller sa tension artérielle, son cholestérol et sa glycémie constituent autant de mesures qui participent à la réduction du risque.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un mode de vie sain permet d’éviter à coup sûr la maladie d’Alzheimer. La démence résulte de mécanismes complexes et de facteurs multiples. Mais une partie du risque est aujourd’hui considérée comme modifiable.
Ne pas attendre que les oublis deviennent un handicap
Pendant longtemps, Alzheimer a surtout été abordée sous l’angle de la perte de mémoire chez les personnes âgées. Le regard doit désormais évoluer.
La maladie peut commencer plus tôt. Elle peut toucher une personne encore active professionnellement, un parent dont les enfants sont à charge, un conjoint au cœur d’une vie familiale ou simplement quelqu’un qui n’avait jamais imaginé être concerné à cet âge.
Cette réalité rend le diagnostic précoce d’autant plus important.
Il ne s’agit pas de s’alarmer au moindre oubli, ni de transformer une défaillance de mémoire occasionnelle en diagnostic sauvage. Il s’agit plutôt de savoir reconnaître des troubles persistants, inhabituels et suffisamment importants pour modifier le quotidien.
La Journée mondiale de la maladie d’Alzheimer, le 21 septembre, porte ainsi un message qui dépasse largement la seule question du vieillissement : mieux connaître la maladie, reconnaître ses signes, agir sur les facteurs de risque et surtout ne pas attendre lorsque le doute s’installe. Car consulter tôt ne signifie pas nécessairement que l’on est atteint d’Alzheimer. Cela signifie avant tout ne pas rester seul face au doute et donner une chance au patient et à sa famille d’être orientés, informés et accompagnés au plus tôt.



