Pour une Tunisie prospère : Le temps des réformes n’est plus négociable
La Tunisie ne manque ni d’atouts ni de perspectives. Position stratégique, compétences, entrepreneurs, diaspora et secteurs à fort potentiel constituent autant de leviers pour changer d’échelle.
Le véritable enjeu est désormais de transformer ces atouts en investissements, en emplois et en gains de productivité, grâce à des réformes capables d’améliorer durablement l’environnement économique.
La Presse — Il arrive un moment où une nation ne peut plus se contenter de gérer ses difficultés. Elle doit les affronter. La Tunisie semble être arrivée à ce moment-là.
Depuis des années, les mêmes fragilités reviennent dans les rapports, les débats économiques et les discours publics : croissance insuffisante, pression sur les finances publiques, poids des entreprises publiques, faiblesse de l’investissement privé, bureaucratie, économie informelle, difficultés de financement et manque de productivité.
Le diagnostic, à vrai dire, n’est plus à établir. Il est connu. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est la capacité à transformer ce diagnostic en décisions. Car l’économie ne récompense ni les intentions ni les discours. Elle récompense la production, l’investissement, la productivité, l’innovation et, surtout, la confiance.
Réformer l’État avant de demander davantage au citoyen
« Lorsqu’un État connaît des difficultés budgétaires, la tentation est toujours la même : augmenter les recettes et réduire certaines dépenses. Mais une politique qui repose principalement sur le contribuable finit par atteindre ses limites », fait constater l’expert économiste, Mourad Ben Kahla.
Le citoyen accepte difficilement de payer davantage s’il ne voit pas, en parallèle, une transformation de l’État et une amélioration du service public.
La réforme doit donc commencer par l’État lui-même : améliorer l’efficacité de la dépense publique, rationaliser les structures administratives, accélérer la digitalisation et rendre les entreprises publiques davantage responsables de leurs résultats, de l’avis du même universitaire.
Il ne s’agit pas de privatiser systématiquement. Certaines entreprises ont une fonction stratégique et peuvent avoir vocation à rester publiques. D’autres doivent être restructurées, ouvertes à des partenariats ou soumises à des choix plus profonds.
Une chose, en revanche, ne peut plus être durable : l’opacité. « La bureaucratie constitue une fiscalité invisible. Un investisseur qui attend une autorisation paie. Une entreprise dont le projet est retardé paie. Un entrepreneur qui renonce à investir parce que les procédures sont trop complexes fait payer cette inefficacité à l’ensemble de l’économie », dit-on.
La digitalisation ne doit donc pas consister à transformer une administration compliquée en administration numérique. Il faut d’abord simplifier. Un dossier unique, une plateforme, des délais précis et une responsabilité clairement identifiée: cette révolution administrative serait déjà une réforme économique majeure.
Quel investissement pour quelle Tunisie ?
La question n’est plus seulement de savoir combien d’investisseurs étrangers la Tunisie peut attirer. La vraie question est: quel type d’investissement voulons-nous ?
Le pays dispose d’un avantage géographique considérable. Aux portes de l’Europe, au cœur de la Méditerranée et naturellement ouvert sur l’Afrique et le monde arabe, il possède également un potentiel croissant dans ses relations économiques avec l’Asie.
Cette position pourrait permettre à la Tunisie de devenir davantage une plateforme industrielle et logistique entre plusieurs marchés. Mais cela suppose de dépasser le simple modèle de l’assemblage.
Automobile, électronique, pharmacie, logiciels, équipements médicaux, agro-industrie et technologies liées aux énergies renouvelables offrent des possibilités de montée en gamme. L’objectif devrait être clair : attirer non seulement des capitaux, mais aussi de la technologie, des compétences et des chaînes de valeur.
L’agriculture, elle, doit changer d’échelle. La même logique vaut pour l’agriculture. La Tunisie possède des productions compétitives : huile d’olive, dattes, tomates et autres produits agricoles. Mais produire et exporter une matière première ne suffit plus. La valeur se trouve de plus en plus dans la transformation, le conditionnement, la marque et la distribution.
Il faut donc passer progressivement d’un modèle qui consiste à produire et vendre à un modèle qui consiste à produire, transformer, valoriser et exporter. L’huile d’olive tunisienne, par exemple, pourrait être davantage portée par des marques tunisiennes capables de s’imposer sur les marchés internationaux.
Mais cette ambition se heurte à une contrainte majeure : l’eau. La politique agricole devra désormais être pensée à partir de la rareté de la ressource. Irrigation intelligente, réduction des pertes, réutilisation des eaux traitées et choix des cultures doivent devenir des éléments centraux de la stratégie économique.
La question énergétique est, quant à elle, indissociable de la compétitivité industrielle. Pour un pays importateur d’énergie, la facture énergétique pèse directement sur les entreprises et sur les équilibres extérieurs.
Le développement des énergies renouvelables doit donc être considéré non seulement comme une politique environnementale, mais comme une politique économique et industrielle.
Le soleil et le vent peuvent devenir des ressources productives. Encore faut-il créer un cadre suffisamment stable et prévisible pour attirer les investissements nécessaires.
La diaspora, un capital économique
La Tunisie possède également un capital souvent sous-estimé : ses citoyens établis à l’étranger. Ils envoient de l’argent, certes. Mais ils apportent aussi des compétences, des réseaux professionnels, une connaissance des marchés et une expérience internationale.
Pourquoi ne pas créer des mécanismes permettant à cette diaspora d’investir directement dans des projets productifs en Tunisie ? Le changement de philosophie serait considérable. Il ne s’agirait plus seulement de demander : « Combien pouvez-vous envoyer ? » Mais : « Dans quels projets pouvez-vous investir avec nous ? »
La Tunisie n’a pas besoin d’attendre dix ans pour commencer à réformer. Les premiers mois pourraient être consacrés à des mesures concrètes : simplification des procédures, accélération des projets bloqués, digitalisation administrative, réforme de la gouvernance des entreprises publiques, amélioration du financement des PME et renforcement de la lutte contre l’évasion fiscale.
Viendraient ensuite les réformes structurelles : énergie, industrie, agriculture, ports, logistique, système financier et compétitivité. La question n’est finalement pas de savoir si la Tunisie possède les moyens de se transformer. Elle possède des compétences, une position géographique, des entrepreneurs, une diaspora et des marchés à proximité. La véritable question est celle de la capacité à transformer ces atouts en stratégie, puis cette stratégie en décisions et ces décisions en résultats.
La Tunisie n’a pas besoin d’un miracle économique. Elle a besoin de constance, de visibilité et d’exécution. Car, en économie, le temps perdu n’est jamais gratuit. Chaque année de retard rend la réforme plus coûteuse, plus difficile et plus douloureuse.
Le temps des diagnostics est largement derrière nous. Il est désormais temps de décider.



