Culture

Hommage à notre collègue Hédi Jelassi : Le râleur magnifique

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  • 22 septembre 2026
  • 3 min de lecture
Hommage à notre collègue Hédi Jelassi : Le râleur magnifique

Pour nous tous à la rédaction, il n’était pas seulement Hédi. Il était « Khali », l’Oncle. Un surnom affectueux dont personne ne savait vraiment d’où il venait, mais que tout le monde utilisait naturellement, au point qu’en présentant mes condoléances à sa femme, c’est encore ce nom-là qui m’est venu au cœur.

Si l’on m’avait dit un jour que j’écrirais un hommage sur lui en souriant, Khali m’aurait sans doute répondu une horreur amusée. Avec ce ton si particulier, ce sens de la réplique envoyé comme une insulte amicale, et ce regard sombre sous lequel se cachait une immense gentillesse.  Pour bien le comprendre, il fallait franchir le seuil de l’ancien siège de La Presse, rue Bach Hamba. D’une discipline exemplaire, il arrivait chaque matin à la même heure précise, rédigeait son article avec la rigueur des vrais journalistes, puis s’en allait en fin de matinée, le travail parfaitement accompli. Mais pendant ces quelques heures, la salle qu’il partageait avec deux collègues de la même génération que lui vivait au rythme de sa bonne humeur paradoxale. Il y occupait le bureau le plus exposé : celui placé juste devant la porte des toilettes. Une promiscuité qui le mettait dans de vraies fureurs noires. Un matin, en lui lançant un « bonjour » machinal, je m’étais vue rétorquer cash : « Quoi bonjour ? Qu’est-ce qu’il a de bon, ce jour, avec cette « m… » juste derrière moi? ». Une autre fois, ma salutation avait  reçu en retour une de ces répliques, que je ne peux traduire en français sans en perdre tout le sel, mais qui m’avait tordue de rire pour la journée.  C’était notre pessimiste en chef. Il ne voyait jamais le bon côté des choses, persuadé qu’il n’y en avait tout simplement pas. Son humour noir était sa marque de fabrique et sa façon bien à lui d’aimer le monde tout en le maudissant. Et le plus incroyable, c’est qu’il avait raison : tout ce qu’il prédisait avec un cynisme réjouissant finissait toujours par arriver, ici comme à l’autre bout de la planète.

Mais derrière ce masque de cynique, il y avait cette générosité sans limite.

N’étant pas motorisée, je lui avais demandé un jour s’il pouvait me raccompagner chez moi. Il avait dit oui sans hésiter, mais à une condition : il fallait qu’il fasse ses courses. Nous voilà donc partis, arpentant les allées du Marché central pour ses provisions. Ce qu’il ne m’avait pas dit, c’est que sa voiture était garée tout là-bas, au Belvédère !, près de chez moi. Arrivée à destination, je réalise et lui dis : « Mais finalement Khali, c’est moi qui t’ai accompagné ! »

C’était tout lui : rendre service, à sa manière, en vous faisant faire la route avec lui sans prévenir. Et une fois de plus, on en riait.  Aujourd’hui, La Presse perd l’une de ses plus belles figures et un ami irremplaçable. Il va nous manquer, avec sa rigueur, ses humeurs, ses répliques cinglantes et le génie de ses râleries quotidiennes.  Repose en paix, Khali. Et là où tu es, je suis sûre  que tu as déjà trouvé le moyen de te plaindre de l’emplacement de ton bureau.

Souad Ben Slimane

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Auteur

La Presse

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