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« Souvenirs sur la vie artistique plurielle » de Daniel Passalacqua : Quand les archives rencontrent la mémoire

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  • 22 septembre 2026
  • 8 min de lecture
« Souvenirs sur la vie artistique plurielle » de Daniel Passalacqua : Quand les archives rencontrent la mémoire

Aujourd’hui âgé de 98 ans, Daniel Passalacqua est constamment présenté comme une « mémoire vive » de Tunis. Son livre paru aux éditions Santillana illustre la plume d’un mélomane, chroniqueur musical et témoin privilégié de plusieurs générations d’artistes.

La Presse — Pour raconter un pan de l’histoire, il y a les chercheurs, ces spécialistes qui se penchent sur les archives pour restituer des événements, des noms, des lieux et des dates. « Souvenirs sur la vie artistique plurielle à Tunis de 1947 à nos jours » de Daniel Passalacqua va au-delà de la vision classique du passé. L’auteur est né en Tunisie, italien par ses origines, français par sa culture et toujours ancré dans le milieu artistique. Les longues décennies de collaborations avec le mensuel italien ‘‘Il Corriere di Tunisi’’ reflètent son intérêt continu pour trois domaines qu’il privilégie dans ce livre : la musique, le théâtre et la danse.  En plus de ses publications assez dispersées,  le livre de Daniel Passalacqua est ainsi le prolongement naturel d’une vie presque séculaire consacrée à écouter, observer, noter et transmettre. Cet ouvrage fait partie de la collection « Tunisie plurielle », dirigée par l’historien professeur Habib Kazdaghli. Il est préfacé par M. François Gouyette, ancien ambassadeur de France en Tunisie. Celui-ci évoque « une œuvre d’un humaniste témoin d’une période révolue » qui  apporte « une contribution, aussi modeste soit-elle, au renouvellement de l’écriture de l’histoire de la Tunisie ». Entamée il y a 25 ans, la rédaction du livre a été interrompue par diverses obligations. Certains passages ont déjà été publiés en 1999 aux éditions Finzi, en langue italienne, dans le premier volume consacré à la “Mémoire de la Collectivité Italienne de Tunisie’’.

Comme l’a souligné Daniel Passalacqua dans les premières pages, une grande partie du livre a été rédigée de mémoire. Cette « foule de souvenirs » personnels provient de ses observations, de ses lectures et de ce que lui racontaient ses parents et ses grands-parents, également imprégnés du milieu artistique. En fait, l’originalité de « Souvenirs sur la vie artistique plurielle à Tunis de 1947 à aujourd’hui » tient au dialogue entre l’archive et le témoignage. C’est cette combinaison de deux formes de connaissance qui donne au récit sa profondeur. Le nouveau livre prolonge cette histoire jusqu’à l’époque contemporaine. Daniel Passalacqua, qui continue à suivre la vie musicale tunisienne avec la même curiosité, occupe lui-même une place singulière dans cette histoire. Comme la mémoire doit être maniée avec prudence, l’auteur distingue explicitement ses sources certaines de la tradition orale et les souvenirs transmis. Cette honnêteté renforce paradoxalement la valeur de son témoignage.

Le retour aux origines

Le point de départ est 1947, quand Daniel Passalacqua était encore élève en classe de terminale au Lycée Carnot. Sa mère ayant été pianiste et cantatrice, il nourrit très tôt une fascination pour la musique lyrique qui se consolidera ensuite grâce aux Jeunesses musicales de France (JMF).

Un panorama de la vie culturelle à Tunis est peint au fil des pages afin de suivre son évolution pendant des décennies. Daniel Passalacqua  remonte encore plus dans le passé, avec des détails impressionnants sur  des événements, des portraits et même des anecdotes. Comme Tunis est une ville particulièrement ouverte sur la Méditerranée, Passalacqua, qui connaît intimement cette dimension, a restitué l’atmosphère où la création artistique était nourrie par la rencontre de plusieurs communautés et de plusieurs traditions culturelles. On y retrouve même la localisation exacte de certains lieux phares aux époques citées, afin de restituer la ville jusque dans sa géographie culturelle. L’auteur revient d’abord sur les premières salles de théâtre qui ont vu le jour avant même 1881. La communauté italienne de Tunisie a « apporté un bagage culturel précieux », notamment un goût prononcé pour l’opéra.  Cette présence étrangère a progressivement rencontré et rejoint celle des autres composantes de la société tunisienne. Il y avait alors au début du XIXe siècle des salons littéraires et des structures privées où l’on faisait de la musique tant pour les familles bourgeoises que pour les personnes plus modestes. Le Théâtre Tapia à la rue Zarkoun, créé par la famille de même nom, a ouvert ses portes au public pour accueillir des spectacles lyriques. Daniel Passalacqua cite, entre autres, la « très grande cantatrice » Adelina Patti ainsi qu’un éventuel passage d’Enrico Caruso. Il mentionne 25 théâtres à Tunis au début des années 1900. L’un des plus célèbres est le “Teatro Paradiso’’ qui remonte à 1885, avenue de France, dédié à la musique symphonique. « La banque qui était devenue propriétaire de l’immeuble fit alors recouvrir ces splendeurs par des structures en béton, froides et anonymes, pour une très discutable modernisation », a écrit Passalacqua. Il cite également l’inauguration du Théâtre municipal, « qui existe toujours dans sa forme définitive de 1912 », et l’ancien Théâtre du Palmarium qui « aurait été jumelé pendant de longues années avec l’Opéra de Paris ». D’ailleurs, le livre indique que Tunis a connu la création de plusieurs orchestres, depuis l’Orchestre municipal de Tunis, fondé en 1902. Le premier concert symphonique, dirigé par Gaston Coste, a été donné le 12 décembre 1902 au Théâtre municipal de Tunis, avec au programme des œuvres de Weber, Haydn, Saint-Saëns, Wagner et Grieg. L’auteur a été témoin  de la naissance de l’“Orchestre Symphonique Tunisien’’, créé par Salah El Mahdi en 1969 et placé d’abord sous la direction de Jean-Paul Nicollet, puis dirigé par le violoniste Ahmed Achour. Il revient également sur l’effervescence du Jazz en Tunisie, dans les années 40.

Dans le domaine du théâtre, Daniel Passalacqua avoue un « intérêt tardif pour le théâtre en langue arabe ». Il raconte la création du Centre Culturel International de Hammamet. Le théâtre de plein air a été inauguré par une version de la pièce de William Shakespeare “Othello’’, mise en scène par « le grand » Ali Ben Ayed, avec le célèbre acteur égyptien Gamil Ratib et la jeune actrice libanaise Théodora Raissi. Il a également évoqué de grands noms qui ont façonné le quatrième art : Mohamed Driss, Hichem Rostom, Leïla Toubel, Raja Farhat, Fadhel Jaibi, Jalila Baccar..

Des portraits et des affiches

Chez Passalacqua, l’histoire culturelle n’est jamais abstraite, mais faite de noms et de visages. Derrière les grands changements, se trouvent des artistes dévoués dont les noms risqueraient de sombrer dans l’oubli. La deuxième partie du livre est un hommage rendu à ceux qui ont laissé une empreinte tant dans ses souvenirs de mélomane que dans le paysage culturel tunisien de manière générale. Parmi les personnalités citées, il y a le « géant du clavier » Alfred Cortot,  l’ancien directeur de l’Orchestre Symphonique de la Ville de Tunis Louis Gava, Cécil Hourani, un homme de culture britannique d’origine  libanaise qui a été chargé de la création du Centre Culturel International de Hammamet… Il y a dans ce livre de nombreuses photos, mais aussi des affiches. En fait, comme Daniel Passalacqua a vécu cette histoire, il en a rencontré les acteurs et fréquenté les lieux. La troisième partie  propose une description détaillée des spectacles auxquels il a assisté. Cet ouvrage n’est donc pas une simple chronologie.

L’auteur restitue ce que les archives administratives ne peuvent pas toujours transmettre : l’ambiance des salles pleines, les émotions et les goûts.

En fin connaisseur, Passalacqua a ainsi décrit plusieurs volets du paysage culturel de notre capitale profondément cosmopolite, en soulignant la diversité des communautés qui ont contribué à son modelage. Cet ouvrage montre que la vie artistique tunisienne s’est construite dans les échanges et que cette mémoire de la pluralité ne peut pas être cernée uniquement à travers les institutions officielles. Lire ce livre comme une histoire de la musique et du spectacle  limiterait sa portée. Ce n’est pas seulement une œuvre tournée vers le passé,  mais aussi une invitation à admirer toute la richesse du patrimoine culturel vivant de la Tunisie.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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