Dr Amor CHERMITI, professeur, chercheur universitaire et ancien directeur général de l’Institut National de la Recherche Agronomique de Tunisie (INRAT), à La Presse : « Les conditions climatiques de cette année étaient de loin meilleures que les rendements »
Finie la récolte céréalière, place à l’évaluation. Bien que la moisson ait révélé tous ses secrets, avec une production nationale (11 millions de quintaux) moins bonne que souhaité, voire beaucoup plus inférieure que les estimations officielles top vantées, aucun responsable n’est sorti de son silence pour expliquer la situation. Et comme chaque année, on n’a pas su planifier la campagne de semis, ni procéder à un plan d’interventions à temps.
Cela renvoie à un constat insensé, mais vrai: la gestion d’un secteur aussi vital et stratégique que celui des céréales n’a jamais été pensée dans une démarche de durabilité réaliste et prospective. Alors que l’appel des agriculteurs et les avis et recommandations de nos chercheurs spécialisés en la matière tombent toujours dans l’oreille d’un sourd.
Dr Amor Chermiti, maître en son domaine, ayant, depuis plus de 40 ans, connu les rouages des labos de recherche dans nos universités ainsi qu’à l’étranger, nous a bien parlé du secteur des céréales, son passé crucial et son présent trébuchant, sous l’effet des pressions climatiques, mais aussi à l’origine d’une politique agricole archaïque. Témoin de son époque, notre interlocuteur persiste et signe : l’agriculture de demain se prépare dès aujourd’hui. Entretien.
Tout d’abord, commençons par l’évaluation de la campagne céréalière de cette année, qu’en dites-vous ? Et pourquoi en on arrive-t-on là ?
Il est clair que les réponses avancées chaque année se ressemblent : conditions climatiques exceptionnelles et prévisions, le plus souvent inférieures aux réalisations. D’ailleurs, et tout au long de la campagne, il a été souvent signalé que les conditions climatiques étaient très favorables pour une bonne récolte, de sorte que les estimations communiquées dépassaient les 20 millions de quintaux. Aujourd’hui, on peut confirmer que les conditions climatiques de cette année étaient de loin meilleures que les rendements. Alors s’agit-il d’impact du climat sur les rendements ou de celui de ces derniers sur les conditions climatiques ?
En tant que chercheur chevronné et ancien directeur général de l’Inrat, donc un fin connaisseur du domaine, quelles sont les problématiques sur lesquelles bute le secteur et n’arrive pas à s’en sortir ? A quoi est dû un tel dysfonctionnement agricole ?
De prime abord, merci pour ces éloges à l’égard de ma personne ; même si nous essayons d’apporter parfois quelques précisions et de contribuer autant que possible pour éclairer l’opinion publique ; ainsi que les responsables sur des réalités se rapportant à notre agriculture, et qui sont parfois négligées, voire ignorées.
Aussi, il est important de signaler que le secteur agricole, comme tout autre secteur économique, ne doit pas être géré au jour le jour ; et à titre d’exemple, il n’est plus admissible de penser aux semences, aux intrants agricoles (ammonitre, DAP, produits phytosanitaires, matériel agricole, etc.) aux moments où l’agriculteur en a besoin. Tous ces paramètres contribuent à obtenir des niveaux de production acceptable et atténuer l’impact des changements climatiques, si jamais ils sont réalisés aux moments opportuns.
Il est bien connu également que le niveau de production est lié à deux paramètres : le génotype et l’environnement (P = G + E), donc une part revient aux caractéristiques génétiques de la variété, donc de la semence utilisée, et une part revient à l’environnement dans lequel se trouve la plante.
Ces deux paramètres sont à prendre en considération durant tout le cycle de la plante. Aussi, le rendement moyen des céréales en Tunisie, et plus particulièrement pour celui du blé, a très peu varié depuis plus de 120 ans. Il est en moyenne au cours de ces dernières années de 15 quintaux par hectare, et que les quantités de céréales collectées en fin de campagne demeure souvent inférieures à la moitié des quantités produites. A ce niveau, il n’est pas signalé que nos moyens et nos capacités de stockage sont limités.
Les superficies emblavées oscillent entre 1 million et 1,5 million d’hectares, depuis plus de 3 à 4 décennies. Ces superficies se répartissent sur environ 500 à 600 mille ha pour le blé dur et les mêmes superficies sont réservées à l’orge. Le reste ; moins de 200 mille hectares, étant cultivé en blé tendre. La première réflexion qui vient à l’esprit est : pourquoi la Tunisie pratique la même politique céréalière depuis des décennies ; alors que nous sommes de grands consommateurs de farine, produit principal pour la fabrication du pain ? Sans aucun doute, certains responsables, d’hier et d’aujourd’hui, expliquent cet état de fait que le blé dur est plus cher que le blé tendre. Mais on oublie que les différences de prix entre le blé dur et le blé tendre ne sont plus importantes au cours de ces dernières années; mais il vaut mieux oser dire que la politique en matière d’importation de millions de tonnes de blé tendre impose une telle situation.
Il n’y a pas mal d’indicateurs et de facteurs qui révèlent la persistance d’une telle crise céréalière endémique. Qu’en pensez-vous ? Et quelles solutions d’après votre expérience, pouvez-vous proposer à ce manque flagrant de semences ?
La crise relative à la culture des céréales persiste depuis des décennies ; même si des niveaux de productions acceptables sont parfois réalisés, sans toutefois qu’il y ait un impact sur la productivité. Même au cours de cette campagne, nous pouvons confirmer que les conditions climatiques étaient meilleures que les rendements. Ceci confirme bel et bien une véritable crise céréalière que la Tunisie n’arrive pas à surmonter pour assurer une sécurité alimentaire et nutritionnelle durable.
Tout d’abord, il est plus qu’indispensable que le pays doive assurer ses besoins annuels en semences de qualité, souvent qualifiées de semences sélectionnées. La Tunisie arrive à peine à couvrir 20% de ses besoins en semences sélectionnées ; et la plupart des agriculteurs utilisent le plus souvent des semences dites ordinaires ou issues de leur propre production.
Cela étant, le premier handicap du secteur. L’autre handicap de notre système céréalier étant la prise en considération des autres paramètres qui déterminent les rendements ; à savoir ce qui est généralement désigné par paquet technique : travail des sols, apport de fertilisants, dont en particulier le DAP, apport fractionné de l’ammonitre aux moments opportuns ; traitements des adventices et des maladies, etc.
Tout ceci constitue l’abc de l’agriculture et les agriculteurs sont des fins connaisseurs de ces aspects pour réussir une bonne récolte ; mais n’arrivent pas à disposer à temps de tous ces intrants. Il s’agit, donc, d’un problème de planification, de programmation, de réalisation, de suivi et d’évaluation, donc un problème de politique agricole.
Que faire pour assurer une bonne saison agricole, qui peut couvrir nos besoins nationaux en blé dur ?
Tout d’abord, il est important de signaler qu’un secteur comme celui de l’agriculture, et plus particulièrement pour les céréales, ne doit pas être géré au jour le jour, et comme nous l’avons signalé précédemment, il ne s’agit pas de résoudre le problème au moment de son apparition ; mais plutôt, il faut fixer des objectifs bien précis visant la couverture d’une part importante de nos besoins, notamment en blé dur, sur une période de trois ans au minimum, et non, comme souvent signalé que nous pouvons assurer notre autosuffisance en une année. Un tel programme doit être maintenu, indépendamment des responsables, mais il peut être amélioré et non totalement supprimé ; sans toutefois mettre en cause les objectifs visés.
Il y a, ces dernières années, un franc débat sur les récoltes toujours moins bonnes que souhaité. Est-ce que le choix des variétés de blé a un véritable impact sur le rendement dans les champs ?
Nous avons signalé précédemment que le rendement est, entre autres, lié à la variété utilisée. Certes, la recherche scientifique agricole tunisienne (Inrat) a créé de nombreuses variétés de céréales (blé dur, blé tendre, orge et triticale) dont certaines ont contribué à l’amélioration des rendements ; même si cette évolution demeure encore limitée. La production moyenne nationale est d’environ 15 quintaux par hectare pour le blé et moins de 10 Qx/ha pour l’orge. Ceci nous amène à dire que l’introduction de nouvelles variétés plus productives, adaptées à nos conditions pédoclimatiques peut contribuer, sans aucun doute, à l’amélioration des rendements, donc à assurer, en grande partie, la couverture de nos besoins en blé.
Pourquoi les deux nouvelles variétés de blé dur, à savoir « Saragolla » et « Iride », étant d’ailleurs inscrites au catalogue officiel depuis 2009, sont-elles fort prisées par les céréaliculteurs ?
Il est à rappeler que l’introduction de certaines variétés italiennes (6 au total) a eu lieu depuis 2007, et sur proposition de certains agriculteurs, à travers le groupement des céréaliers de Beja en cette période. Ces variétés, qui ont les mêmes parents que certaines variétés tunisiennes, ont été testées dans les stations de recherche de l’Inrat et également chez des agriculteurs. Les rendements obtenus en système pluvial ont varié de 50 à plus de 70 Qx/ha, en plus de leurs caractéristiques technologiques spécifiques. Ainsi, et suite à ces résultats et sur proposition de l’Inrat, certaines de ces variétés ont été inscrites au catalogue officiel. Depuis cette date, les agriculteurs sont de plus en plus demandeurs de leurs semences. On se demande alors, pourquoi cette demande est de plus en plus importante ? Tout simplement, parce que l’agriculteur trouve son compte après les efforts déployés durant toute la campagne ; même si les prix lui sont imposés par les collecteurs suite à leurs analyses ; alors qu’ils sont fixés, au préalable par le ministère de tutelle.
C’est la raison pour laquelle nous avons toujours proposé que les analyses doivent être effectuées par un organisme indépendant et non par le collecteur. Aussi, et étant donné que cette demande importante spécifique à ces deux variétés, ne fallait-il pas envisager, et pour une seule campagne, l’importation d’une quantité déterminée de semences sélectionnées de ces variétés, sans toutefois leur imposer une taxe élevée et qui est plus de 70%, sous prétexte de protéger nos variétés locales. La mise en place, et à partir de la deuxième campagne, d’un système de conditionnement pour produire nos propres semences s’impose. Nous suggérons, d’ailleurs, que la production de semences sélectionnées pour ces deux variétés puisse être réalisée dans le cadre d’un partenariat public-privé (PPP) et avec des organismes publics disposant déjà de ces chaînes de conditionnement et de conservation.
Il est, aussi, à signaler qu’il ne s’agit pas de concurrence entre variétés locales et variétés étrangères ; mais plutôt c’est notre souveraineté alimentaire et nutritionnelle qui est en jeu. Envisager un objectif visant l’obtention d’atteindre au bout de trois ans un rendement national moyen de 30 Qx/ha en utilisant des variétés performantes est envisageable. Ainsi, et sur une superficie de 800 mille hectares au nord du pays, nous serons en mesure, et sur une période de trois ans, de produire au moins les 2/3 de nos besoins en céréales. Cependant, tout ceci doit se planifier, réaliser sur le terrain, suivi et évalué. Nous pouvons ainsi dire que l’agriculture de demain se prépare dès aujourd’hui.
Enfin, et face à cette multitude de défis et contraintes liés à un secteur plus que stratégique comme les céréales, l’on s’interroge sur l’avenir et le devenir de l’agriculture nationale qui doit être en mesure d’assurer, aujourd’hui et demain, et d’une manière durable, notre souveraineté alimentaire et nutritionnelle.
Somme toute, l’agriculture tunisienne a besoin d’une nouvelle vision pour une meilleure projection pour l’avenir sur la base d’une lecture objective du passé et du présent. Ainsi ne faut-il pas ramener le passé au présent et nous demander quelle agriculture et quels agriculteurs nous voulons avoir, car l’agriculture de demain se prépare dès aujourd’hui.



