Tunisie : Quand la géographie détermine aussi l’accès aux études et aux soins (II/II)
Facultés de médecine, écoles d’ingénieurs et hôpitaux universitaires : les services les plus spécialisés restent concentrés dans quelques grands pôles.
La fracture territoriale tunisienne ne se limite pas à l’industrie, à l’investissement ou aux infrastructures. Elle se retrouve jusque dans les services publics les plus qualifiés : enseignement supérieur, formation des ingénieurs, médecine et soins spécialisés. Pour un bachelier de Kasserine, Jendouba, Gafsa ou Tataouine, l’accès à certaines formations implique nécessairement de quitter sa région. Pour un patient nécessitant une prise en charge spécialisée, le déplacement vers Tunis, Sousse, Monastir ou Sfax peut également devenir incontournable.
La Presse — La géographie du développement se lit donc aussi dans les cartes de l’université et de la santé.
La formation médicale publique est concentrée dans quatre villes : Tunis, Sousse, Sfax et Monastir qui abrite en plus une faculté de chirurgie dentaire et une faculté de pharmacie.
Les concours de recrutement des assistants hospitalo-universitaires organisés en 2026 confirment cette organisation : les épreuves de médecine se tiennent dans les facultés de Tunis, Sousse, Monastir et Sfax. Le nombre de postes ouverts cette année-là était respectivement de 98 à Tunis, 61 à Sousse, 56 à Monastir et 55 à Sfax.
Cette concentration s’explique historiquement par le fait que la formation médicale est étroitement liée aux centres hospitalo-universitaires.
Mais elle produit une conséquence territoriale évidente : aucune faculté de médecine n’est implantée dans le Nord-Ouest, le Centre-Ouest ou le Sud-Ouest.
Pour un bachelier de Kasserine, du Kef, de Jendouba, de Siliana, de Gafsa ou de Tozeur qui souhaite entreprendre des études médicales, l’orientation signifie donc une mobilité géographique.
L’orientation universitaire ne supprime pas les inégalités territoriales
Il faut ici distinguer deux réalités.
Sur le plan institutionnel, l’accès à la médecine est national : un bachelier d’une région intérieure peut être orienté vers une faculté de médecine de Tunis, Sousse, Monastir ou Sfax s’il obtient le score requis.
Mais l’égalité administrative devant l’orientation ne signifie pas nécessairement égalité des conditions de préparation.
Un étudiant qui doit quitter sa famille à 18 ans pour louer une chambre à Tunis, Sousse, Monastir ou Sfax n’est pas confronté aux mêmes contraintes matérielles qu’un étudiant qui vit déjà dans la ville universitaire.
Transport, logement, coût de la vie, disponibilité des cours de soutien, accès aux bibliothèques et aux équipements numériques sont autant de paramètres qui peuvent peser sur le parcours.
Il ne s’agit pas d’affirmer que ces facteurs déterminent à eux seuls la réussite. Ils constituent cependant une dimension importante de la question de l’égalité territoriale.
Le baccalauréat : le premier filtre
La fracture apparaît même avant l’université.
Les résultats du baccalauréat 2026 font apparaître de fortes disparités régionales. Avec un taux de réussite national de 35,67 %, Sfax 2 se distingue en tête avec 55,16%, soit 28,68 points de plus que Jendouba, qui ferme la marche avec 26,48 %. Les quatre premiers gouvernorats sont Sfax 2 (55,16 %), Sfax 1 (52,61 %), Médenine (49,25 %) et Mahdia (46,85 %). À l’opposé, les quatre taux les plus faibles sont enregistrés à Jendouba (26,48 %), Kasserine (26,66 %), Gafsa (28,57 %) et Siliana (30,52 %). Ces écarts montrent que plusieurs gouvernorats restent nettement au-dessus de la moyenne nationale, tandis que d’autres demeurent sensiblement en dessous.
Ces écarts ne permettent évidemment pas d’expliquer à eux seuls les performances scolaires d’un territoire. Ils montrent cependant une réalité : les chances d’obtenir le baccalauréat ne sont pas statistiquement identiques selon le lieu de scolarisation.
Et pour les formations les plus sélectives, le problème se poursuit avec l’orientation.
Le baccalauréat n’est pas le dernier obstacle : encore faut-il obtenir un score permettant d’accéder à la filière souhaitée.
Médecine : une formation réservée de fait aux meilleurs scores
Les seuils d’orientation vers les facultés de médecine figurent chaque année parmi les plus élevés du système universitaire.
Pour les sciences expérimentales, les scores du dernier orienté en 2026 se situaient autour de 178 à Sfax et dépassaient 186 à Sousse. Pour les mathématiques, ils dépassaient 188 dans les quatre facultés.
Ces seuils évoluent d’une année à l’autre. Ils ne constituent donc pas une règle fixe.
Ils illustrent néanmoins la très forte sélection à l’entrée des études médicales.
Dès lors, le débat sur les disparités territoriales doit commencer bien avant l’université : quelle égalité des chances entre un élève qui prépare son bac dans un établissement disposant de ressources importantes et celui qui étudie dans une région où l’offre éducative et les conditions matérielles sont plus limitées ?
Les écoles d’ingénieurs : une concentration moins absolue
La situation des écoles d’ingénieurs est différente.
Il convient toutefois de distinguer clairement les écoles d’ingénieurs des instituts supérieurs des études technologiques (Iset). Les Iset assurent principalement des formations technologiques professionnalisantes, alors que les écoles d’ingénieurs assurent une formation d’ingénieur et recrutent notamment, selon les filières, à travers les concours nationaux d’accès aux cycles de formation d’ingénieurs.
La Tunisie dispose aujourd’hui d’écoles d’ingénieurs dans plusieurs régions. Le Grand Tunis reste cependant le principal pôle, avec des institutions comme l’Enit, l’Ensit, l’Insat, l’Ensi ou encore l’ENI Carthage.
D’autres pôles se sont développés : Sfax, Sousse, Bizerte, Gabès et Gafsa, entre autres. L’Université de Jendouba compte également l’École supérieure des ingénieurs de Medjez El Bab et, au Kef, l’Institut national des technologies et des sciences du Kef.
Cette implantation régionale est importante car elle permet de rapprocher certaines formations scientifiques et technologiques des étudiants de l’intérieur.
Mais elle ne doit pas être confondue avec le réseau beaucoup plus large des Iset, implantés dans plusieurs gouvernorats et conçus autour de formations technologiques et professionnalisantes.
Le problème n’est donc plus celui d’une absence totale de formation supérieure hors du littoral. Il est celui de la hiérarchie des formations et de la concentration des établissements à forte attractivité.
Une université qui peut devenir un moteur régional
C’est précisément ici que l’enseignement supérieur peut changer de fonction.
Une université régionale ne devrait pas être seulement un lieu où les étudiants viennent obtenir un diplôme avant de partir.
Elle peut devenir un pôle économique, en associant recherche, entreprises, innovation, formation professionnelle et création de startups.
L’objectif serait de faire de l’université un élément de l’écosystème régional plutôt qu’une simple structure éducative.
Cela suppose naturellement des moyens, des enseignants, des laboratoires, des équipements et des partenariats avec les entreprises.
La même géographie dans la santé
Le secteur sanitaire présente une concentration comparable.
Les principaux centres hospitalo-universitaires sont implantés dans les quatre grands pôles médicaux de Tunis, Sousse, Monastir et Sfax.
À Tunis, le système hospitalo-universitaire comprend notamment Charles-Nicolle, La Rabta, l’Institut Salah-Azaïz et plusieurs établissements spécialisés.
Sousse dispose notamment du CHU Farhat-Hached et du CHU Sahloul.
Monastir s’appuie sur le CHU Fattouma-Bourguiba, tandis que Sfax dispose notamment du CHU Hédi-Chaker et de l’hôpital Habib-Bourguiba.
Ces établissements concentrent une grande partie de la formation médicale, des spécialités hospitalières, de la recherche et des équipements les plus sophistiqués.
Jendouba : une première évolution vers la vocation universitaire
Cette carte vient toutefois de connaître une évolution significative.
En février 2026, le ministère de la Santé et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique ont reconnu la vocation universitaire des services de cardiologie et d’anesthésie-réanimation de l’hôpital régional de Jendouba. La décision a été officialisée par un arrêté conjoint publié au Journal officiel de la République tunisienne.
Cette évolution est importante précisément parce qu’elle intervient après plusieurs années de développement de l’offre universitaire dans le Nord-Ouest.
Elle ne signifie pas encore que Jendouba dispose d’une faculté de médecine comparable à celles de Tunis, Sousse, Monastir ou Sfax. Mais elle introduit une dimension hospitalo-universitaire nouvelle dans une région qui en était jusque-là largement dépourvue.
La reconnaissance universitaire de ces deux services peut ainsi contribuer à rapprocher certaines activités de formation, de spécialisation et de soins de haut niveau de la population du Nord-Ouest.
Quand le patient doit parcourir des centaines de kilomètres
Pour les habitants des régions intérieures, la question se pose alors en termes très concrets.
Un patient de Kasserine, du Kef, de Gafsa ou de Tataouine peut bénéficier de structures hospitalières régionales et de centres de santé de base. Mais pour certaines pathologies ou certaines interventions spécialisées, il doit être transféré vers un grand centre universitaire.
Le déplacement n’est alors plus une simple question de mobilité.
Pour une famille modeste, un transfert vers Tunis ou Sfax peut signifier plusieurs heures de route, des frais de transport, un hébergement temporaire et parfois la présence d’un accompagnateur.
La concentration des soins spécialisés devient ainsi une question sociale autant que sanitaire.
Une carte qui reproduit celle de l’enseignement médical
Ce qui frappe est la correspondance entre les deux cartes.
Les villes qui concentrent les facultés de médecine sont aussi celles qui concentrent les grands hôpitaux universitaires.
Ce choix répond à une logique médicale : la formation des étudiants nécessite des CHU suffisamment importants pour accueillir des services spécialisés et un volume élevé de patients.
Mais il crée parallèlement une concentration territoriale durable de l’expertise médicale.
Le défi consiste donc moins à disperser artificiellement les structures qu’à construire progressivement plusieurs pôles universitaires et sanitaires capables de prendre en charge des spécialités diversifiées.
L’évolution engagée à Jendouba avec la reconnaissance de la vocation universitaire de deux services montre qu’une telle évolution est possible, à condition qu’elle soit accompagnée dans la durée par des ressources humaines, des équipements et des activités de formation et de recherche.
Une question de mobilité, mais aussi d’égalité
La question territoriale se résume finalement à plusieurs mobilités.
Le jeune de l’intérieur doit parfois se déplacer pour étudier.
Le diplômé doit souvent se déplacer pour trouver un emploi.
Le patient doit parfois se déplacer pour se faire soigner.
Et l’entreprise se déplace rarement vers une région qui ne dispose pas des infrastructures et des compétences nécessaires.
Cette situation produit un déséquilibre cumulatif.
Les grands pôles attirent les étudiants, les diplômés, les médecins, les entreprises et les investissements. Les régions périphériques perdent progressivement une partie de leurs forces vives.
De l’aménagement du territoire à l’égalité des chances
C’est pourquoi la question du nouveau modèle de développement ne peut être réduite à celle de la croissance du PIB ou de l’investissement.
Elle doit également être posée en termes de géographie des opportunités.
Où naît un enfant ?
Où fait-il sa scolarité ?
Dans quelles conditions prépare-t-il son baccalauréat ?
Où peut-il poursuivre ses études ?
À quelle distance se trouve l’université ?
Peut-il accéder à une école d’ingénieurs ou à une faculté de médecine ?
Et, plus tard, où trouve-t-il un emploi correspondant à sa qualification ?
Pour un patient, les questions sont similaires : où se trouve le médecin spécialiste ? Où se trouve le CHU ? Où sont disponibles les équipements nécessaires ?
Ces questions révèlent que la fracture territoriale n’est pas seulement une fracture de revenus.
Elle touche le temps, la mobilité, l’accès au savoir, aux soins et finalement aux possibilités offertes à chacun de construire son avenir.
Un nouveau modèle qui ne serait plus seulement un changement de plan
La Tunisie entre désormais dans une nouvelle période de planification avec le Plan de développement 2026-2030. Le gouvernement met notamment en avant plusieurs grands projets de transport et d’infrastructure destinés à renforcer la connectivité nationale, dont le corridor ferroviaire à haute performance nord-sud et d’autres projets structurants.
Après deux plans de développement depuis 2016, la question n’est donc plus seulement de savoir quel sera le contenu du prochain plan.
Elle est de savoir si la Tunisie parviendra à changer la logique géographique de son développement.
Car construire une nouvelle infrastructure dans une région défavorisée ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas d’entreprises, d’emplois qualifiés, d’une université forte, d’un système de santé performant et d’une véritable connexion aux grands marchés.
Le nouveau modèle de développement, s’il veut réduire les écarts territoriaux, devra donc être pensé comme un ensemble : routes et rail, industrie et agriculture, université et santé, tourisme et numérique, investissement public et investissement privé.
C’est à cette condition que l’on pourra progressivement passer d’une Tunisie où les opportunités se concentrent dans quelques pôles à une Tunisie où plusieurs régions deviennent elles-mêmes des pôles de croissance.
Le véritable enjeu n’est finalement pas de déplacer la richesse d’une région à une autre.
Il est de multiplier les lieux où cette richesse peut être créée.



