Défis énergétiques : Remédier aux contraintes techniques et économiques
Les coupures de l’été 2026 ont mis en lumière les contraintes qui pèsent sur le système électrique tunisien. Modernisation du réseau, maîtrise de la demande, stockage et développement du photovoltaïque sont des leviers pour renforcer la sécurité énergétique et mieux valoriser le potentiel solaire du pays.
La Presse — Les coupures d’électricité enregistrées durant l’été 2026 ont remis au premier plan les fragilités du système énergétique tunisien. Au-delà de leur impact immédiat sur les ménages, ces perturbations révèlent des contraintes structurelles liées à la capacité de production, à l’état des infrastructures et à la gestion des pointes de consommation.
La question ne se limite donc plus à répondre aux pics de demande estivaux. Elle renvoie à la capacité du pays à moderniser son réseau, diversifier son mix énergétique, développer les énergies renouvelables et renforcer les capacités de stockage, tout en maîtrisant les coûts.
Les défis énergétiques auxquels la Tunisie a été confrontée cet été peuvent tout à fait être surmontés. « La Tunisie jouit d’un potentiel solaire de classe mondiale, d’une position géographique stratégique et de talents locaux brillants en ingénierie. Elle dispose de tous les atouts nécessaires pour transformer cette vulnérabilité du réseau en un puissant moteur économique. Il suffit d’adopter la bonne stratégie technique », estime Omar Chaâlal, expert international et professeur de génie chimique à Abu Dhabi University. Les coupures d’électricité enregistrées durant l’été 2026 ont mis en évidence la vulnérabilité du système électrique tunisien face aux pics de consommation. Pour Chaâlal, cette situation ne peut être attribuée à une défaillance unique. À la lumière des données disponibles, elle résulte plutôt de la combinaison de plusieurs facteurs qui exercent simultanément une pression sur le système électrique. Le premier facteur concerne le déficit de capacité de production : selon Chaâlal, le système énergétique tunisien dépend à plus de 90 % du gaz naturel. Lors de la vague de chaleur extrême, qui a atteint 48 °C, les centrales thermiques ont subi des pertes de rendement, tandis que la forte dépendance aux importations de gaz algérien a constitué un goulot d’étranglement critique.
L’expert relève ainsi que la dépendance à une source d’énergie dominante expose le système tunisien aux fluctuations de l’approvisionnement et aux tensions sur les marchés énergétiques. Dans ce contexte, la diversification du mix énergétique apparaît comme un enjeu majeur de sécurité énergétique.
Des infrastructures sous pression
Le deuxième facteur concerne les infrastructures. Il explique que les délestages tournants ont constitué des manœuvres techniques nécessaires afin d’éviter que certains équipements ne tombent en panne sous l’effet du stress thermique et de la forte sollicitation du réseau. L’endettement important de la Steg a, par ailleurs, limité les capacités de modernisation et de maintenance du réseau, laissant le pays avec des infrastructures de transport électrique vieillissantes. Pour l’expert, la question des infrastructures ne peut donc pas être dissociée de celle de la transition énergétique. L’intégration de nouvelles capacités renouvelables nécessite parallèlement un réseau capable de transporter, distribuer et équilibrer cette production.Le troisième facteur concerne la gestion de la demande. La climatisation résidentielle représenterait près de 50 % de la consommation estivale. Pourtant, selon Omar Chaâlal, la réponse demeure essentiellement réactive. Le pays ne disposerait pas encore, à l’échelle nécessaire, des outils de réseau intelligent ou de tarification différenciée selon les heures d’utilisation permettant de lisser le pic de charge, estimé à 6 gigawatts.
« Demander aux citoyens d’éteindre leur climatisation alors qu’il fait 49°C ne constitue pas une stratégie énergétique; c’est le symptôme d’une absence de stratégie pour le réseau », considère l’expert.
Selon lui, les coupures d’électricité de 2026 seraient la conséquence d’investissements différés et d’un déficit d’entretien des infrastructures. Chaâlal insiste ainsi sur la nécessité de passer d’une gestion essentiellement réactive des pics de consommation à une approche davantage anticipative, fondée sur la planification, la maintenance et la modernisation du réseau. Au-delà de leur impact sur les ménages, les coupures de courant de 2026 entraînent également des conséquences économiques importantes. « En tant qu’ingénieur, je considère le réseau électrique comme le moteur principal de l’économie d’une nation ; lorsqu’il s’arrête, il paralyse plusieurs secteurs économiques clés ».
Industrie et fabrication
Les chaînes d’automatisation industrielle peuvent subir une interruption immédiate de la production lors de coupures imprévues. Selon l’expert, une coupure de seulement dix minutes peut entraîner plusieurs heures d’arrêt, notamment lorsque les machines automatisées doivent être recalibrées ou que certaines matières premières sont endommagées.
Les services régionaux de distribution d’eau dépendent également de l’énergie électrique. Les pannes peuvent ainsi provoquer des perturbations simultanées dans l’approvisionnement en électricité et en eau. Ces incidents, lorsqu’ils surviennent en pleine saison touristique, peuvent affecter l’activité des établissements et des services liés au tourisme.
Omar Chaâlal met également en avant les conséquences potentielles sur l’attractivité économique. L’instabilité de l’approvisionnement électrique peut conduire les investisseurs étrangers à intégrer une « prime de risque liée aux infrastructures » dans leurs calculs financiers avant de s’implanter sur le marché tunisien. Selon lui, cette situation pourrait affecter la capacité du pays à attirer certains projets industriels et de nouveaux capitaux. Les PME locales sont particulièrement exposées. Ces entreprises disposent souvent de capacités financières plus limitées pour acquérir des groupes électrogènes de secours, dont le coût peut être important. Les interruptions de production peuvent ainsi entraîner des pertes liées à la détérioration des stocks, des marchandises ou des équipements.
« Du point de vue de l’économie de l’ingénierie, le coût pour la Tunisie de subir ces coupures est bien plus élevé que celui de la remise en état du réseau », estime Omar Chaâlal. Selon lui, les coûts liés aux arrêts de production, aux équipements endommagés et à une éventuelle réduction de l’attractivité pour les investisseurs doivent être intégrés dans l’évaluation économique des investissements nécessaires à la modernisation du système énergétique.
Une feuille de route fondée sur plusieurs leviers
Les différents pré-requis ne doivent pas être considérés comme des solutions concurrentes, mais comme les composantes interconnectées d’un même système énergétique. Leur mise en œuvre doit, selon lui, suivre un ordre cohérent et hiérarchisé. Il faut, selon l’expert, réduire les lourdeurs bureaucratiques qui retardent de plus de 18 mois l’octroi des permis pour les projets solaires privés. La simplification de ces procédures administratives permettrait de faciliter la mobilisation des capitaux privés nécessaires au développement des énergies renouvelables. La mise en place d’une tarification variable selon les périodes de consommation pour les clients industriels et commerciaux pourrait inciter les entreprises à décaler certaines activités afin d’éviter les pics de demande.
Omar Chaâlal insiste sur la nécessité de renforcer les infrastructures de transport et de distribution. L’intégration massive des énergies renouvelables dans un réseau vieillissant et fragile pourrait accentuer les contraintes techniques. La modernisation des lignes à haute tension et des équipements du réseau apparaît donc indispensable. Le déploiement à grande échelle de systèmes de stockage d’énergie par batteries (Bess) permettrait de mieux gérer l’intermittence des énergies renouvelables. Le stockage jouerait ainsi un rôle d’amortisseur en conservant une partie du surplus d’énergie solaire produit durant la journée pour répondre aux pics de demande, notamment en soirée. Une fois le réseau stabilisé et modernisé, le développement de l’énergie solaire et éolienne permettrait de progresser vers l’objectif national de 35 %.
Pour Chaâlal, cette orientation constitue un levier essentiel pour réduire la dépendance au gaz naturel, qui représenterait aujourd’hui plus de 90 % du mix électrique. La Tunisie doit également poursuivre les projets d’infrastructures transfrontalières stratégiques, notamment le câble sous-marin « Elmed » reliant la Tunisie à l’Italie. Cette interconnexion pourrait contribuer à équilibrer le réseau en permettant d’importer de l’électricité en cas de déficit exceptionnel et, à terme, d’exporter une partie des excédents d’électricité renouvelable. Pour l’expert, la priorité consiste donc à sécuriser les fondations du système énergétique : réformer le cadre réglementaire afin de faciliter la mobilisation des capitaux, moderniser le réseau, développer le stockage par batteries pour absorber les variations de production et de demande, puis accélérer le déploiement des capacités solaires et éoliennes. Cette approche permettrait également de mieux articuler les politiques énergétiques avec les impératifs économiques. La transition énergétique ne doit pas être envisagée uniquement sous l’angle de la production d’électricité renouvelable, mais également à travers les infrastructures, la gestion de la demande, le stockage, les interconnexions et la compétitivité des entreprises.
La sécurité énergétique constitue ainsi un élément central de la souveraineté économique. La réduction de la dépendance énergétique représente un enjeu à la fois économique et stratégique. Les coupures enregistrées durant l’été 2026 constituent, selon Omar Chaâlal, un avertissement sérieux, mais elles ne représentent pas une fatalité. En passant d’une politique de gestion de crise à une approche énergétique davantage anticipative, la Tunisie pourrait mieux valoriser son potentiel solaire et renforcer sa résilience face aux chocs énergétiques internationaux. « Vous avez le soleil, vous avez la position géographique et vous avez les ingénieurs. L’avenir énergétique de la Tunisie est prometteur, et il est entre vos mains de le bâtir », conclut-il.



