Mes Humeurs : Une bombe nommée Thélyson Orélien
La Presse —Habituellement, les livres arrivent en librairie sur la pointe des pieds, mais il y a des exceptions, ceux qui font irruption comme une déflagration. «C’était ça ou mourir», de Thélyson Orélien, appartient désormais à cette seconde catégorie. Quelques semaines auront suffi pour que le roman, salué, primé, porté par une critique enthousiaste, se retrouve au centre d’une tempête qui dépasse largement son auteur. Un ouragan qui touche à la fois la littérature, l’édition, les jurys des prix et, désormais, une invitée encombrante que l’on appelle l’intelligence artificielle ( l’IA). Tout avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. Le roman obtient le Prix du roman Fnac et figure parmi les ouvrages en vue dans la saison des grands prix littéraires, jusqu’à être cité parmi les prétendants au Goncourt. Les lecteurs, les critiques, les écrivains, les philosophes s’enthousiasment ; on parle d’imagination, de puissance, de fulgurances, de poésie. Certains y voient un livre important, traversé par une force singulière.
… et la machine arriva.
Le roman passe par la case « Balance ton Claude », dispositif qui prétend détecter des ressemblances ou des traces susceptibles de renvoyer à des textes générés par l’IA. Des accusations de plagiat surgissent alors, portant notamment sur des chapitres qui auraient été produits ou reformulés avec l’aide des algorithmes. Et voilà le livre qui change brutalement de statut : de phénomène littéraire, il devient objet d’enquête, presque pièce à conviction.Naturellement, la machine médiatique s’emballe. La bataille d’Hernani prend place. Les camps se forment, les certitudes s’affichent, les réseaux sociaux s’enflamment. La littérature, à son tour, découvre les joies du tribunal instantané. Il faut évidemment prendre garde aux mots : une accusation n’est pas une condamnation, un résultat produit par une intelligence artificielle n’est pas, à lui seul, une preuve définitive d’un plagiat. Il faudra comparer les textes, établir les sources, comprendre les conditions d’écriture et, surtout, entendre l’auteur.
Mais la polémique, elle, n’attend jamais que la vérité ait fini de mettre ses chaussures. La maison Grasset défend son auteur et dénonce ce qu’elle considère comme une mise en cause injuste, allant jusqu’à évoquer la jalousie. D’autres, au contraire, voient dans cette affaire le symptôme d’un bouleversement beaucoup plus profond: celui d’une littérature confrontée à une machine capable de produire, en quelques secondes, des pages qui ressemblent parfois à de la littérature ; l’affaire prend un tour passionnant. Car si «C’était ça ou mourir» était un mauvais livre, l’histoire serait presque simple, mais beaucoup de ceux qui l’ont lu disent précisément le contraire. Ils y trouvent de l’imagination, de l’invention, une force singulière, des passages poétiques. Pascal Bruckner, écrivain et philosophe, membre du jury Goncourt, reconnaît des «fulgurances» et des «comparaisons audacieuses». Et surtout, il dit ne pas vouloir «rejoindre la meute qui participe au lynchage de l’auteur».
Car dans les affaires littéraires, il existe parfois une étrange mécanique : on adore un livre jusqu’au jour où l’on découvre une ombre derrière sa couverture. Alors le même enthousiasme peut se retourner en suspicion, et la critique en tribunal. La littérature, qui devrait être le lieu de la complexité, se retrouve prise dans le réflexe binaire de notre époque : célébrer ou condamner. Le livre, lui, est écarté de la course au Goncourt, le scandale enfle. Mais derrière le cas Orélien se profile une question autrement plus vertigineuse : qu’est-ce qu’un auteur lorsque la machine (de quelque nature qu’elle soit) participe à l’écriture ?
Les débats sur l’originalité ne datent pas d’hier. Roland Barthes, Philippe Sollers et d’autres penseurs de la littérature avaient déjà contribué, dès les années 1960 et 1970, à faire vaciller la figure romantique de l’écrivain solitaire, génie enfermé dans sa tour, produisant à partir de rien une œuvre absolument neuve. Un livre est toujours traversé par d’autres livres, d’autres voix, d’autres imaginaires. L’écrivain emprunte, transforme, digère, oublie, retrouve. La littérature est aussi une immense conversation.
Mais l’intelligence artificielle introduit une différence considérable, elle ne se contente pas de mettre en relation des œuvres : elle produit elle-même du texte. Elle peut devenir secrétaire, correctrice, partenaire de travail, génératrice d’idées, parfois même coéquipière invisible. Et c’est précisément cette présence qui bouleverse notre conception de la création.
Pascal Bruckner pense que nous allons, peut-être sommes-nous déjà entrés, dans une époque où l’IA, au service de l’humain, et l’humain vont devoir coexister. Chez un éditeur, rappelle-t-il, des lecteurs, des correcteurs, des personnes accompagnent déjà l’écrivain dans son travail. Si demain les machines peuvent remplir certaines de ces fonctions, pourquoi faudrait-il nécessairement s’en priver ? L’avenir pourrait donc être celui d’une œuvre écrite à plusieurs, à condition, précise-t-il, que «l’inspiration et la signature finale reviennent à l’auteur».
Le 30 septembre, dans La Grande Librairie, la question s’est invitée jusque dans l’entretien avec Joyce Carol Oates. La grande et prolifique romancière américaine affirme ne jamais utiliser l’IA. Mieux encore : elle rapporte que beaucoup de ses jeunes étudiants, à peine âgés d’une vingtaine d’années, commencent eux-mêmes à critiquer cet outil qui semblait pourtant devoir s’imposer à eux. Voilà peut-être une bonne nouvelle : la jeunesse ne se laisse pas nécessairement séduire par la facilité promise par la machine ; elle commence à en mesurer les risques. Car le danger est peut-être là. Non pas que l’IA écrive, elle écrira de mieux en mieux. Non pas même qu’elle aide les écrivains: elle le fait déjà. Le danger serait que nous finissions par ne plus savoir ce que nous voulons dire sans lui demander d’abord de le formuler. Que l’effort, le doute, la lenteur, la recherche du mot juste deviennent des archaïsmes. Un écrivain peut emprunter une phrase, un rythme, une bibliothèque entière, mais il lui reste cette chose fragile et irremplaçable: le risque de sa propre voix. Celle qui hésite, trébuche, recommence, rature ; celle qui porte une vie, une mémoire, une douleur, une joie. Celle qui n’est pas nécessairement parfaite. Peut-être est-ce cela que ce choc nommé Thélyson Orélien ( autant dire Orwellien) vient de faire exploser : non pas seulement une polémique autour d’un roman, mais notre vieille définition de l’écrivain.



