Politique agricole et bataille de demain : Tout se joue avant même le premier coup de charrue !
Il est une évidence : une récolte ne commence pas lorsque le tracteur entre dans le champ. Elle commence beaucoup plus tôt : dans les laboratoires, les centres de recherche, les champs d’expérimentation, les stations de multiplication et les lieux où sont conservées les ressources génétiques. C’est pourquoi la question des semences doit désormais être considérée comme un élément central de la politique agricole tunisienne.
La Presse — Face au changement climatique, à la raréfaction de l’eau et aux incertitudes des marchés internationaux, la Tunisie doit construire une politique capable de garantir non seulement la disponibilité des semences, mais aussi leur adaptation aux réalités de son agriculture.
Quelles réformes ?
La première réforme est peut-être la plus simple : mieux prévoir. Les besoins en semences doivent être évalués suffisamment tôt, en fonction des superficies prévues, des cultures, des régions et des conditions climatiques. La production, le stockage et la distribution doivent être organisés plusieurs mois avant le début de la campagne.
Des stocks de sécurité pourraient également permettre de mieux absorber les mauvaises années et les perturbations des marchés internationaux. L’objectif est de passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation. La deuxième priorité concerne la recherche. La Tunisie dispose déjà de compétences scientifiques et de structures spécialisées dans l’amélioration des plantes. L’enjeu consiste désormais à donner à cette recherche les moyens de produire davantage de variétés répondant aux défis actuels.
Les variétés de demain devront notamment être capables de mieux supporter la sécheresse, les fortes chaleurs et certaines maladies, tout en conservant un niveau de rendement satisfaisant. La recherche semencière ne doit donc plus être considérée comme une dépense scientifique parmi d’autres. Elle constitue un investissement directement lié à la sécurité alimentaire.
Redécouvrir les variétés locales
La Tunisie doit également mieux connaître son propre patrimoine semencier. Certaines variétés traditionnelles ont survécu pendant des générations parce qu’elles étaient adaptées à des terroirs et à des conditions particulières. Cela ne signifie pas qu’il faut revenir systématiquement aux anciennes variétés.
Il faut d’abord les identifier, les caractériser et les tester scientifiquement, de l’avis de divers experts économistes. Certaines pourront être abandonnées. D’autres pourront être améliorées ou croisées avec des variétés modernes. Certaines encore pourraient devenir particulièrement intéressantes dans les régions confrontées à la sécheresse.
La biodiversité agricole doit ainsi être considérée non seulement comme un patrimoine à préserver, mais aussi comme une réserve de solutions pour l’avenir. Il faut également rapprocher davantage la recherche du terrain. Une variété développée dans un laboratoire n’a de véritable impact que lorsqu’elle répond aux besoins d’un agriculteur et fonctionne dans les conditions réelles d’une exploitation.
L’agriculteur doit donc participer davantage aux expérimentations et à l’évaluation des nouvelles variétés. Cette relation directe entre chercheurs et producteurs permettrait de mieux identifier les besoins réels : rendement, résistance, coût, qualité du produit, besoins en eau ou adaptation au sol. La souveraineté semencière ne peut toutefois pas reposer uniquement sur l’Etat et les centres de recherche. La Tunisie a besoin d’un écosystème associant recherche publique, agriculteurs, entreprises, coopératives et investisseurs privés.
Le développement d’entreprises tunisiennes spécialisées dans la multiplication, le conditionnement, le stockage et la commercialisation des semences permettrait de transformer les résultats de la recherche en produits accessibles aux agriculteurs. Il faudrait également renforcer les capacités nationales de conservation et de valorisation des ressources génétiques.
Changer les indicateurs
Enfin, il faut peut-être changer notre manière de mesurer la réussite. Produire davantage de quintaux est important, mais ce n’est pas suffisant. Il faudrait également mesurer le nombre de variétés tunisiennes développées, leur diffusion auprès des agriculteurs, les superficies qu’elles couvrent, leur résistance aux conditions climatiques et leur contribution à la réduction des importations.
Car une politique semencière efficace ne se résume pas à produire une graine. Elle doit produire de la résilience. La semence est souvent considérée comme un simple intrant agricole. Elle est pourtant beaucoup plus que cela. Elle représente le point de départ de la production, mais aussi un concentré de recherche, de savoir-faire, de patrimoine génétique et de capacité d’adaptation.
Pour la Tunisie, l’enjeu n’est donc pas de se fermer au monde ni de renoncer aux échanges internationaux. Il est de disposer d’une capacité nationale suffisante pour ne pas être vulnérable lorsque ces échanges sont perturbés. La souveraineté semencière ne signifie pas produire tout, seul et à tout prix. Elle signifie être capable de choisir, de produire, de conserver et de développer les semences dont l’agriculture tunisienne a besoin.
La question fondamentale est finalement très simple : quelles graines voulons-nous mettre aujourd’hui dans nos sols pour pouvoir récolter quelle agriculture demain ?



