Economie

Souveraineté semencière – Le patrimoine génétique et la Banque nationale de gènes : La Tunisie a-t-elle oublié son «arche de Noé» végétale ?

  • 4 octobre 2026
  • 7 min de lecture
Souveraineté semencière – Le patrimoine génétique et la Banque nationale de gènes : La Tunisie a-t-elle oublié son «arche de Noé» végétale ?

Il est des patrimoines dont on ne mesure la valeur qu’au moment où ils commencent à disparaître. Un manuscrit ancien, une œuvre d’art, un site archéologique : nous savons pourquoi il faut les conserver. Mais une poignée de graines ?

Elle paraît dérisoire. Et pourtant, derrière cette poignée presque insignifiante se trouvent parfois plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires, d’adaptation au climat, au sol, à la sécheresse, aux maladies et aux pratiques agricoles. Une semence n’est pas seulement la promesse d’une récolte. Elle est une mémoire.

La Presse — Dans un monde où le climat change, où l’eau devient une ressource stratégique, où les guerres bouleversent les échanges et où les systèmes alimentaires sont de plus en plus vulnérables, cette mémoire devient une assurance.

La pandémie de Covid-19 avait déjà rappelé une vérité que l’on croyait oubliée : un pays qui ne maîtrise pas suffisamment ses approvisionnements essentiels est un pays vulnérable. Les crises géopolitiques qui l’ont suivie n’ont fait que confirmer cette leçon. La question des semences n’est donc plus une affaire de botanistes. Elle relève de la sécurité alimentaire et, à certains égards, de la souveraineté nationale.

L’arche de Noé existe

Dans l’archipel arctique du Svalbard, au nord de la Norvège, une immense chambre forte creusée dans la montagne conserve des copies de semences provenant des banques génétiques du monde entier. Le principe est simple : lorsqu’une variété disparaît à la suite d’une guerre, d’une catastrophe ou d’un accident, il doit rester quelque part une copie capable de la faire renaître.

En juin 2026, la Réserve mondiale de semences du Svalbard a franchi le seuil de 1,4 million d’échantillons, provenant de 134 institutions. Sa capacité totale avoisine 4,5 millions d’échantillons. L’expression d’« arche de Noé végétale » correspond donc assez bien à sa vocation : préserver, pour les générations futures, une partie de la diversité agricole de la planète.

Mais une précision s’impose : la Tunisie n’est pas totalement absente de cette arche. Des ressources génétiques d’origine tunisienne sont déjà conservées dans des collections internationales et certaines ont fait l’objet de duplications à Svalbard. La véritable question est donc ailleurs : dans quelle mesure la Tunisie connaît-elle, conserve-t-elle et maîtrise-t-elle son propre patrimoine génétique agricole ?

Une banque nationale existe

La Tunisie n’est pas dépourvue d’institutions. La Banque nationale de gènes, créée en 2007, a pour mission de conserver et de valoriser les ressources génétiques végétales, animales et microbiennes du pays. Mais posséder une banque de gènes ne suffit pas. Encore faut-il savoir exactement ce que l’on y conserve, dans quel état se trouvent les ressources, quelles variétés ont disparu, lesquelles sont menacées et quelles ressources tunisiennes se trouvent dans des collections étrangères.

Il faut également pouvoir les régénérer, les caractériser, les documenter et les remettre à la disposition de la recherche et de l’agriculture. Conserver une graine ne signifie pas simplement la déposer dans une chambre froide. C’est conserver une information biologique. Cette information doit être connue, identifiée, documentée et transmissible.

Le débat sur les semences est souvent réduit à une opposition entre variétés traditionnelles et variétés modernes Les variétés anciennes ne sont certes pas toujours les plus productives. Mais leur valeur ne se mesure pas uniquement au nombre de quintaux récoltés à l’hectare.

Une variété peut posséder une résistance particulière à la sécheresse, à une maladie, à un sol pauvre ou à des températures élevées. Elle peut être adaptée à un terroir précis et contenir des caractères génétiques dont les sélectionneurs auront besoin demain. Dans une Tunisie confrontée au stress hydrique et au changement climatique, ces caractéristiques pourraient devenir décisives.

Ce que l’agriculture moderne a parfois considéré comme ancien ou peu performant pourrait ainsi devenir une partie de la solution aux problèmes agricoles de demain. La conservation de la diversité génétique n’est donc pas un retour romantique au passé. Elle est une préparation de l’avenir.

Une mémoire qui voyage

Un autre paradoxe mérite d’être souligné : une partie de notre patrimoine agricole a voyagé. Au fil des décennies, des ressources génétiques tunisiennes ont été collectées, échangées ou transférées vers des institutions scientifiques étrangères. Certaines sont aujourd’hui conservées dans des collections internationales.

Il n’y a pas nécessairement là matière à scandale, selon plusieurs spécialistes. Au contraire : une ressource génétique conservée dans plusieurs endroits est moins exposée au risque de disparition. Mais une chose est essentielle : savoir où elle se trouve. Il va sans dire que la souveraineté scientifique commence par l’inventaire.

La Tunisie devrait donc pouvoir répondre à des questions simples : quelles sont les variétés qui constituent son patrimoine génétique ? Lesquelles sont encore présentes sur son territoire ? Lesquelles ont disparu ? Lesquelles sont conservées à l’étranger ? Dans quelles conditions ? Et comment les récupérer ou les multiplier, si elles deviennent un jour indispensables ?

Le changement climatique donne à cette question une urgence nouvelle et la diversité génétique devient une forme d’assurance. Une variété résistante à la sécheresse qui existe aujourd’hui dans une collection scientifique peut demain servir à développer une culture capable de produire dans des conditions climatiques plus difficiles.

La bataille alimentaire de demain ne se gagnera donc pas uniquement avec davantage d’irrigation, d’engrais, de machines ou de capitaux. Elle se gagnera aussi avec davantage de diversité génétique, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Faire de la semence une priorité nationale

Il ne s’agit pas de créer une institution supplémentaire. Il s’agit d’abord de faire pleinement fonctionner celles qui existent. La Tunisie doit connaître avec précision son patrimoine génétique agricole, renforcer sa Banque nationale de gènes, achever l’inventaire de ses collections, assurer leur conservation selon les normes internationales et multiplier les copies de sécurité.

Elle doit également renforcer sa coopération avec les centres internationaux de recherche et s’assurer que les ressources tunisiennes conservées à l’étranger sont correctement identifiées et accessibles. Enfin, la conservation des semences devrait devenir un élément explicite de la politique de sécurité alimentaire et d’adaptation au changement climatique.

Car il serait paradoxal de parler de souveraineté alimentaire tout en négligeant la matière première de cette souveraineté. Une semence tient parfois dans la paume d’une main. Mais elle peut contenir le rendement d’une récolte, la survie d’une variété, la mémoire d’un terroir et, peut-être, une partie de la réponse aux changements climatiques qui nous attendent.

L’arche de Noé végétale existe. La Tunisie n’en est pas totalement absente. Mais combien de morceaux de sa propre mémoire agricole veut-elle encore conserver avant de devoir les chercher chez les autres ?

Auteur

Mohamed Hedi ABDELLAOUI

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