L’insécurité alimentaire connaît une évolution inquiétante aussi bien par l’invasion du marché parallèle que par le recours aux arnaques les plus impensables. Des produits alimentaires périmés, qui se trouvent recyclés et injectés sur le marché, au détriment d’un consommateur mal avisé ou nonchalant, n’étonnent plus personne !
Ces arnaques, devenues multiples et prenant différentes formes, reflètent une réalité amère. Et en dépit des actions d’inspection et de saisie, les malfaiteurs poursuivent leurs activités illicites et font perdurer un commerce rentable, aux dépens de la santé publique.
La Presse — L’évolution de ces pratiques n’a rien d’étonnant. Abdessattar Sahbani, sociologue, les considère même comme évidentes. En effet, elles dévoilent une situation de crise comme c’est le cas dans moult pays. «On parle dans de pareils cas, d’économies de guerre, lesquelles sont dépourvues du principe de la rationalité et ce, au détriment du consommateur. Ce contexte revient à une convergence de facteurs», indique le sociologue à La Presse.
Pas de contrôle, peu d’interventions
Il rappelle les deux principaux rôles de l’Etat dans la régulation et dans la lutte contre les infractions, à savoir le contrôle et l’intervention. Or, ces deux missions s’avèrent être défaillantes. «Dans le contexte des économies de guerre, les institutions sont incapables d’assurer leur mission de contrôle.
D’autant plus que leurs capacités d’intervention sont restreintes. Et en présence d’un réel manque au niveau de l’alimentation du marché en denrées de base, il devient évident de voir prospérer le circuit parallèle. D’ailleurs, dans bien des cas, certaines structures de contrôle succombent à la complicité avec les clandestins», explique-t-il.
Certes, les interventions des parties chargées du contrôle alimentaire et autre, économique, traduisent une volonté confirmée de lutter contre ces abus. L’Insspa s’active inlassablement dans cette optique, de même que les autorités locales. Cependant, toutes ces actions sont insuffisantes car ne parvenant pas à stopper le fléau.
Des ateliers anarchiques de fabrication de produits alimentaires poussent comme des champignons, faisant fi de toute norme et réglementation. Le recours aux ingrédients périmés, et l’usage d’additifs interdits en sont la devise, sans parler des conditions d’hygiène abominables.
Consommateur suicidaire !
Le pire ne se limite pas à cette volonté de s’enrichir au détriment de la santé, voire de la vie d’autrui. Il apparaît dans cette attitude nonchalante du consommateur. M. Sahbani parle de consommateur suicidaire. «Ce genre de consommateur soutient, par son attitude et sa consommation irresponsable, le circuit parallèle. Finalement, poursuit-il, tout ce qu’il quête c’est son autosatisfaction, sans se soucier des conséquences qui pourraient s’ensuivre».
Par ailleurs, la pression que vit le consommateur depuis un certain temps le pousse, indirectement, à céder à la tentation et à enfiler le costume du maillon faible de la chaîne consommatrice surtout en l’absence d’une structure à même de réguler le marché. «Nous avons vécu des situations d’insécurité et d’instabilité alimentaire qui favorisent l’émergence des produits clandestins, d’une part, et qui incitent le consommateur à s’adonner à un approvisionnement immodéré, d’autre part.
Rappelons-nous les innombrables pénuries de produits de base dont l’eau minérale. Certains ont profité de la situation pour vendre la bouteille d’un demi-litre d’eau à quatre dinars ! D’autres, en achètent. Le consommateur voulait, en effet, fuir ce sentiment d’insécurité en achetant plus, dans l’intention d’anticiper une durabilité probable de la crise.
Finalement, poursuit-il, dans les moments de crise, 90% de notre concentration sera focalisée sur ce qui est basique. D’autant plus que le consommateur se trouve seul, dans ce moment de panique. Et je me demande, d’ailleurs, où est passée l’ODC, cette structure intermédiaire, chargée de défendre le droit du consommateur ?».
Ces prix qui grimpent…
Des produits non valables circulent sur le marché, d’autres, pourtant élémentaires, y sont fréquemment, absents. Quant à l’augmentation des prix des produits alimentaires est telle qu’elle semble normale… Le sociologue cite, à titre indicatif et point restrictif, la cherté de la viande de mouton, laquelle ne dérange plus personne bien qu’inaccessible à la classe moyenne.
Il prend pour exemple l’approvisionnement du marché en produits importés, proposés à des prix exorbitants comme les bananes. «Ce fruit était proposé jadis, à seulement sept dinars le kilo. Il est vendu, actuellement, à trente dinars le kilo ! Sa présence sur le marché constitue, en elle-même, une pression pour le consommateur qui cède, parfois, en achetant par pièce», ajoute-t-il. Et d’ajouter que des pommes importées sont proposées dans les grandes surfaces alors que nous comptons parmi les pays producteurs de pommes !
A quand une mobilisation citoyenne consciente ?
Avouons que la passivité du consommateur y est pour beaucoup dans l’insécurité alimentaire, sous toutes ses formes. Le sociologue indique du doigt l’absence d’une mobilisation citoyenne consciente à même de freiner le fléau et de barrer la route aux lobbies qui en profitent. «Même le marché pharmaceutique endure l’invasion des structures parallèles.
Et au lieu d’intervenir, l’Etat passe des messages de dissuasion ! La question qui doit être posée est: à qui profite la situation et au détriment de qui ?», s’interroge-t-il, perplexe. Et d’ajouter que nous sommes tous des consommateurs, à des degrés différents.
«Ce qui est vraiment inquiétant, c’est de voir cette insécurité, cette peur, se transformer en un mode de vie et que nous basculons vers l’économie de vitrine, l’économie de bazar. Il faut savoir que dans les pays occidentaux, même dans des situations de crise, les denrées basiques sont intouchables.
En Tunisie, en revanche, les règles du marché ne sont pas respectées. Le consommateur n’est pas averti, préalablement, sur les pénuries. Ce qui est disponibles, aujourd’hui, serait, fort probablement indisponible demain», prévient-il.



