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Bakma d’Abdelhamid Bouchnak : La nécessaire saignée pour le cinéma tunisien

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  • 16 octobre 2026
  • 7 min de lecture
Bakma d’Abdelhamid Bouchnak : La nécessaire saignée pour le cinéma tunisien

Avouons que c’est une claque esthétique et narrative ! Mais au-delà, Bakma pose une question fondamentale pour l’avenir du 7e art tunisien. Bakma agit comme un coup de défibrillateur sur un corps léthargique. En empoignant le cinéma de genre par le collet, Abdelhamid Bouchnak démontre que l’exigence artistique n’est pas l’ennemi du spectacle populaire. Le gore, dans sa radicalité viscérale, réinvente le pacte avec le spectateur : il ne lui demande pas d’analyser poliment de loin, il l’attrape aux tripes, le force à ressentir, à crier, à réagir.

La Presse — Par une nuit d’encre et de poisse, là où la pluie ne lave plus les souillures mais détrempe les chairs, le commissaire Ali Mansour et son fidèle adjoint Khaled trébuchent sur une vision d’épouvante. Dans la cave  d’un immeuble blême gît un cadavre  : une jeune femme dont le torse porte, cousue au fil de fer et à la haine, la tête béante d’un chien. Plus effroyable encore, le billot de viande ne constitue pas un corps unique, mais le puzzle macabre de cinq victimes désassemblées.

Ainsi s’ouvre Bakma, le nouveau long métrage d’Abdelhamid Bouchnak. Avec cette œuvre poisseuse et viscérale, le cinéaste franchit sciemment la ligne rouge pour précipiter le cinéma tunisien dans le grand bain du genre gore. Mais que l’on ne s’y trompe pas : si le film gicle, tranche et choque , il ne s’abandonne jamais à la gratuité. Il reste sérieux, maîtrisé et crédible. Bakma est du gore intelligent et stylisé, pas de la boucherie gratuite.

Une écriture d’orfèvre au service de la terreur

La grande force de Bakma réside dans son ossature narrative. Force est de constater que, indépendamment du genre, le scénario est d’une excellente broderie. Abdelhamid Bouchnak déploie une écriture rigoureuse, obéissant aux exigences les plus strictes du thriller horrifique, rappelant la précision mécanique des œuvres majeures qui ont façonné l’histoire du cinéma de genre.

On sent ici la respiration de références mondiales parfaitement assimilées. Nourri au grain de Steven Spielberg pour le sens du rythme, de James Cameron pour la tension physique implacable, et de Steven Soderbergh pour la froideur clinique de l’atmosphère, Bouchnak révise ses classiques sans jamais les plagier. Il marie l’efficacité du cinéma populaire à la densité d’un regard d’auteur chevronné. L’enquête, haletante du début à la fin, sert d’échafaudage à une descente aux enfers suffocante où le glauque côtoie le sublime.

La bête sous la peau : Aziz Djebali à son sommet

Au cœur de cette boucherie métaphysique se joue un duel de miroirs. Yassine, le tueur en série méticuleux, et Khaled, le policier lanciné qui le traque, ne sont que les deux faces d’une même médaille. Le film explore avec une lucidité effrayante ce chien qui vit en nous — notre part animale, cet alliage troublant de nuages gris et d’ombres épaisses. On abhorre la violence des protagonistes, on recule de dégoût, et pourtant, une identification rampante s’installe. Bakma nous confronte aux morceaux brisés et éparpillés en chacun de nous, à cette odeur de sang qu’exhalent sans qu’on le soupçonne les êtres les plus ordinaires que l’on côtoie au quotidien.

Cette alchimie visuelle et psychologique repose en grande partie sur les épaules de ses interprètes. Et au sommet du casting, Aziz Djebali livre une performance monumentale. L’acteur fétiche du réalisateur habite l’écran avec une intensité inédite. Porté par des micro-expressions d’une subtilité déconcertante, son visage devient une cartographie de la démence et de la douleur. La caméra de Bouchnak extirpe de son comédien une matière brute, une vulnérabilité monstrueuse qui culmine lors d’un dénouement saisissant.

« Un ennui immense, une colère et un sentiment d’injustice »

Lors de l’avant-première à la Cité de la culture, le jeudi 15 octobre, le réalisateur Abdelhamid Bouchnak n’a pas cherché à adoucir l’impact de sa création. Ses mots, dénués de toute complaisance, résonnent encore comme un manifeste : « C’est l’un de mes films les plus difficiles à diffuser pour le public. Je sais qu’il risque de vous choquer par ses images… Mais le projeter devant des gens que j’aime revient à me mettre à nu devant eux. Et malgré cela, je ne veux pas présenter d’excuses. J’assume ce film avec ses images et sa violence. J’assume les questions qu’il va poser. Bakma n’est pas un film qui va vous réconforter : il est le résultat d’un ennui immense, d’une colère et d’un sentiment d’injustice. Des choses qui se banalisent de plus en plus chez nous, au point que nous sommes devenus insensibles devant des horreurs qui, jadis, nous déchiraient le cœur. Le cinéma est le médium qui nous permet de regarder ces réalités en face. Je ne vous demande pas d’accorder votre bénédiction au film, mais de lui donner sa chance. »

À travers ce thriller sanglant, c’est toute une anatomie de nos failles sociétales que Bouchnak met à nu : un regard acéré et inédit est porté sur le handicap, les faillites de la justice, la maltraitance animale et la violence systémique subie par les femmes.

Une entaille salutaire pour le cinéma tunisien ?

Avouons que c’est une claque esthétique et narrative ! Mais au-delà Bakma pose une question fondamentale pour l’avenir du 7e art tunisien : Que peut apporter ce premier véritable film gore à un paysage cinématographique tunisien encore engoncé dans une tradition d’auteurs parfois autistes, pour lesquels le grand public ne se déplace plus ? Trop souvent, nos productions s’enferment dans des contemplations feutrées, calibrées pour les circuits fermés des festivals internationaux, avant de s’effilocher dans l’indifférence générale des salles obscures locales.

Bakma agit comme un coup de défibrillateur sur un corps léthargique. En empoignant le cinéma de genre par le collet, Abdelhamid Bouchnak démontre que l’exigence artistique n’est pas l’ennemi du spectacle populaire. Le gore, dans sa radicalité viscérale, réinvente le pacte avec le spectateur : il ne lui demande pas d’analyser poliment de loin, il l’attrape aux tripes, le force à ressentir, à crier, à réagir.

En réinjectant de la peur, du sang, du rythme et du pur désir de cinéma dans nos salles, Abdelhamid Bouchnak prouve que la Tunisie peut raconter ses maux les plus profonds sans sacrifier le plaisir primordial du grand écran. Si Bakma choque, c’est parce qu’il vit. Et c’est peut-être précisément de cette violence créatrice et décomplexée dont le cinéma tunisien avait besoin pour retrouver le chemin du cœur — et des peurs — de son propre public.

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Auteur

Salem Trabelsi

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