Fait de société : Ces alcooliques qui s’ignorent
Très souvent, les consommateurs excessifs d’alcool, alors qu’ils sont, selon l’expression populaire, « un problème avec l’alcool », préfèrent être dans le déni.
La Presse — Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la consommation d’alcool ne commence pas le soir avec un verre ou deux entre amis ou en solitaire. Rue de Marseille, en plein Tunis, une artère perpendiculaire à l’avenue Habib-Bourguiba et célèbre pour ses bars bon marché, on commence très tôt à servir de l’alcool.
Aux alentours de 9h30, on peut déjà commencer à commander une première bière. Les prix varient entre 5 et 7 dinars. Il y a ceux qui aiment s’attabler, et d’autres qui préfèrent rester debout, accoudés au bar, pour pouvoir vite en commander une autre lorsque la bouteille est vide.
Le bar populaire est un endroit clos, bruyant, où se mélangent odeur d’alcool, sueurs, haleines pas fraîches et odeur d’une bouffe imprégnée de l’ensemble de ces odeurs. Une fois dedans, la notion du temps devient abstraite à mesure que l’on consomme. Dehors ne nous concerne pas, on est là, en se sent bien, et cela suffit, momentanément.
L’alcool coule à flots, l’argent aussi
Au milieu des odeurs et du brouillard mental, on croise le regard de gens fréquentables et peu fréquentables aux besoins différents. Ceux qui préfèrent être seuls, ne pas parler, surtout. D’autres qui, au contraire, en font des tonnes, parlent fort, agacent, et puis des filles, accompagnées ou pas, des habituées des lieux.
Au centre de tout cela ? La bouteille, et pour certains l’irrésistible appel de l’alcool. A mesure que les panses se remplissent, les caisses des bars se remplissent, toujours avides de plus de cash, tout comme l’alcoolique a besoin d’augmenter sa dose.
« Alcoolique dites-vous ? Absolument pas », diront certains, « Je bois trois ou quatre bières avant de rentrer le soir, pour décompresser, rien de méchant », affirme Slim, 40 ans, qui semble parfaitement sûr de lui. Qu’est-ce qu’être alcoolique dans ce cas ?
Bien que populaire, « l’alcoolisme » n’est pas un terme utilisé par les médecins et les autorités compétentes. Pour une consommation problématique, on parle plutôt d’une « dépendance à l’alcool ».
C’est ainsi que la qualifie l’Organisation Mondiale de la santé (OMS) pour qui le trait central de cette dépendance est une difficulté à maîtriser la consommation, la priorité croissante accordée à l’alcool en lieu et place d’autres activités sociales et l’incapacité d’arrêter en première intention en dépit des dommages causés. En d’autres termes, c’est cette envie irrépressible de consommer de l’alcool et qui empêche le cerveau de réfléchir pour envisager une autre alternative.
Mais très souvent, les consommateurs excessifs d’alcool, alors qu’ils sont, selon l’expression populaire, « un problème avec l’alcool », préfèrent être dans le déni. Cela a été longtemps le cas de Omar Touti, 38 ans, scénariste, qui a décidé de briser un tabou. Le 13 septembre dernier, il partage sur sa page Facebook sa décision d’arrêter de boire.
J’arrête !
« Aujourd’hui, dimanche 13 septembre, je me suis levé, j’ai allumé une cigarette, j’ai regardé le plafond, à droite, à gauche… et j’ai pris une décision : arrêter l’alcool et la bière pour une durée indéterminée. Quelques mois, quelques années, ou pour le reste de ma vie… Dieu seul le sait. Mes amis, ceux avec qui j’avais l’habitude de boire souvent, merci de m’aider dans cette épreuve et de ne plus m’inviter à des beuveries », avait-il écrit.
Contacté par le journal La Presse, le jeune scénariste nous explique qu’avant de dire stop à la consommation d’alcool, comme beaucoup, il était dans le déni et refusait l’idée d’être qualifié d’alcoolique. « Pour moi, être alcoolique, c’était le cliché classique d’un homme aux yeux rougis, le nez gonflé et rouge, la barbe mal rasée et adossé à un mur en fin de soirée ».
En réalité, c’est lorsqu’il devient sobre qu’il comprend qu’il était accro à l’alcool. « Les maux de tête la transpiration excessives, les mains qui tremblent, etc. J’ai eu droit à tous les symptômes de sevrage », nous explique-t-il.
Mais pour dire stop à une consommation excessive d’alcool, il en a fallu du courage à notre interlocuteur. « En réalité, ce n’était pas possible de continuer comme si de rien n’était, confie-t-il. Plus je consommais de l’alcool, plus j’étais malheureux, endetté et laissant filer de plus en plus d’opportunités au travail ».
« Une gorgée, puis un verre, puis une bouteille »
Dans une démarche curative et pour permettre à des personnes de briser le tabou à leur tour, Omar Touti a créé une page sur le réseau social Facebook pour le partage de témoignages qui pourraient permettre à certains de s’en sortir.
On peut y lire par exemple l’histoire d’un quadragénaire qui, sans détour, sans se voiler la face, affirme que l’alcool a détruit sa vie.
Son histoire avec l’alcool a commencé très tôt, par mimétisme, en faisant comme son papa qui avait ses rituels de beuveries avec ses amis, sous ses yeux. « Ma pauvre mère, c’était elle qui cuisinait pour tout le monde ».
« Je buvais les fonds de bouteille en fin de soirée ou au petit matin, dit-il, et au fil du temps, une gorgée, puis un verre, puis une bouteille, jusqu’au jour où j’ai commencé à acheter de l’alcool moi-même ».
Une consommation juvénile qui s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui, lui laissant comme seul bilan un énorme vide social et une forte dépendance à l’alcool. « À mon âge, je suis incapable d’avoir une relation pérenne avec une femme. Je n’arrive plus à parler librement quand je ne suis pas ivre, comme si quelque chose me manquait ».
En Tunisie, contrairement à la tendance mondiale et particulièrement dans le monde occidental de baisse significative de la consommation d’alcool, celle-ci a bondi ces deux dernières décennies, selon les chiffres disponibles. Constamment, médecins et spécialistes confirment que le fléau devient un enjeu de santé publique.



