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Commentaire : “Le jardin” de la désillusion

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  • 22 octobre 2026
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Commentaire : “Le jardin” de la désillusion

En octobre 2022, Josep Borrell, alors Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, s’exprimait à Bruges devant de futurs diplomates européens. Il a déclaré : “ Oui, l’Europe est un jardin. Nous l’avons construit. Tout y fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait pu bâtir – les trois réunies”.  Et d’ajouter : “ Le reste du monde n’est pas vraiment un jardin. La majeure partie du reste du monde est une jungle. Nous sommes un peuple privilégié”.

Par cette image, Borrell opposait ainsi ce jardin au reste du monde. Pour lui, la plus grande partie du reste du monde est une jungle, et cette jungle pourrait envahir le jardin. Son message portait pourtant sur l’ouverture : il jugeait qu’un petit jardin entouré de hauts murs n’était pas une solution, car la jungle pousse trop vite pour qu’un mur soit jamais assez haut. Il concluait que “les jardiniers doivent aller dans la jungle”. L’idée était que l’Europe devait s’engager davantage dans le monde au lieu de s’isoler.

Certes, Josep Borrell a affirmé avoir été mal compris et a rejeté l’idée que son message soit impérialiste ou de “suprématie blanche”. Des médias ont aussi rapporté qu’il avait présenté des excuses tout en niant tout racisme. Reste que, quatre ans plus tard, c’est la grande désillusion. Depuis septembre 2026, les tensions sociales s’intensifient en France, en Italie, en Belgique, en Espagne, au Portugal, en Grèce et en Albanie. Ces pays sont secoués par des manifestations aux causes variées : hausse du coût de la vie, difficultés d’accès au logement, dégradation de l’école et des services publics et, en Albanie, dénonciation de la corruption. Partie de revendications éducatives en France, la contestation s’est étendue à d’autres pays, au point de provoquer des violences, des couvre-feux et des arrestations.

Cerise sur le gateau, une enquête de Mediapart met le gouvernement français en cause. Il aurait demandé à la hiérarchie du renseignement de faire porter à “La France insoumise” la responsabilité des violences du 17 octobre 2026. L’exécutif conteste ces révélations, mais le mouvement a déjà annoncé qu’il saisirait la Cour de justice de la République.

Face à cette escalade, l’ONU a réagi. Le 20 octobre 2026, le Haut-commissaire aux droits de l’homme, Volker Türk, a appelé la France, la Belgique, l’Italie, l’Albanie et le Portugal à mettre fin à la spirale de violences qui accompagne la vague de contestation contre la vie chère, les inégalités et la dégradation des services publics. Condamnant “ tous les actes de violence”, il a déploré aussi bien le vandalisme de ceux qui exploitent les manifestations que le recours “inutile et excessif” à la force contre des manifestants, y compris des mineurs, rappelant que les interventions policières doivent rester légales, nécessaires et proportionnées.

Or, ces tensions ne surgissent pas de nulle part. Elles s’inscrivent dans un contexte plus large, celui de la montée de l’extrême droite et de la progression de l’islamophobie, deux phénomènes étroitement liés qui redessinent le paysage politique et social dans le “ jardin” européen dont parlait Borrell. Ces dernières années, les partis de droite radicale et souverainiste ont enregistré des succès électoraux historiques, accédant directement au pouvoir ou influençant profondément les agendas des gouvernements traditionnels, appuyés en cela par l’empire médiatique du milliardaire français Vincent Bolloré.

Cette évolution s’accompagne d’une libération des discours anti-immigration et anti-islam, entraînant une hausse, bien documentée, des discriminations envers les minorités musulmanes et un isolement accru vis-à-vis du monde extérieur. Dès lors, on est en droit de se demander où va l’Europe.

Les propos tenus en marge des manifestations du 17 octobre 2026 en offrent d’ailleurs une illustration frappante. Invité à les commenter, l’homme politique français d’extrême droite Éric Zemmour, fondateur du parti Reconquête, a décrit les participants comme des “hordes de barbares maghrébins et africains” envahissant les villes sous divers drapeaux (algérien, palestinien, marocain), y voyant le “véritable visage” de ce qu’il appelle le “grand remplacement”. Cette rhétorique, qui transforme des revendications sociales (coût de la vie, logement, services publics) en menace identitaire, reprend à sa manière l’image de la « jungle » prête à submerger le “ jardin “.

Mais le phénomène ne se limite pas au discours politique, il gagne aussi le sport et la scène internationale. En mars 2026, la Fifa a sanctionné la Fédération espagnole de football après les chants islamophobes d’une partie des supporters lors du match amical Espagne–Égypte, disputé le 31 mars à Barcelone, signe que ces dérives s’installent dans l’espace public européen.

Dès mars 2026, soit avant ces événements, la Tunisie avait pourtant tiré la sonnette d’alarme : elle avait dénoncé à l’ONU l’instrumentalisation politique de l’islamophobie, qu’elle qualifie de “menace croissante et directe pour la paix et la stabilité internationales”. Elle avait mis en garde contre la propagation des discours de haine par les technologies numériques et appelé à des mesures concrètes et contraignantes plutôt qu’à de simples condamnations verbales, une position réaffirmée au sein de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) et en coordination avec l’Alliance des civilisations des Nations unies (Unaoc), l’organe onusien chargé de promouvoir le dialogue entre cultures et religions.

En définitive, le “jardin” qui se voulait modèle de liberté et de cohésion découvre que ses propres habitants, lycéens, familles et travailleurs, n’y trouvent plus leur place, tandis que ceux qu’il rangeait du côté de la “jungle” subissent chaque jour le poids des préjugés colportés savamment par les médias sous l’ordre de Bolloré.

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Auteur

Samir DRIDI

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