La commercialisation de crevettes à des prix rapportés autour de 6 dinars le kilogramme dans certains marchés tunisiens relance les interrogations sur la prolifération d’une espèce non indigène, probablement la crevette brune nord-américaine, scientifiquement connue sous le nom de Penaeus aztecus.
Dans une publication diffusée le 22 octobre 2026 sur Facebook, l’expert en environnement Hamdi Hached rappelle que cette présence constitue une ressource supplémentaire pour les pêcheurs, mais pourrait aussi accentuer la concurrence avec les espèces locales. Les recherches scientifiques confirment la progression de cette crevette dans le golfe de Gabès, sans établir qu’elle serait à elle seule responsable de la baisse actuelle des prix.
Des crevettes à des prix particulièrement accessibles, parfois annoncés autour de 6 dinars le kilogramme dans certains marchés : cette situation attire l’attention des consommateurs tunisiens, dans un contexte où les dépenses alimentaires pèsent sur les budgets familiaux. Mais derrière cette baisse apparente se pose une question environnementale : quelle espèce est actuellement commercialisée et quelles conséquences son développement pourrait-il avoir sur les écosystèmes marins tunisiens ?
Dans une publication diffusée jeudi 22 octobre sur sa page Facebook, Hamdi Hached invite à examiner cette évolution au-delà de son intérêt immédiat pour le pouvoir d’achat. Il évoque la présence croissante d’une crevette originaire de l’Atlantique occidental, Penaeus aztecus, dont l’expansion en Méditerranée et dans les eaux tunisiennes est documentée par plusieurs travaux scientifiques.
La prudence reste néanmoins nécessaire : le prix affiché ne suffit pas à identifier une espèce, et rien ne permet d’affirmer que toutes les crevettes vendues actuellement en Tunisie appartiennent à cette population.
Une espèce originaire de l’Atlantique occidental
Connue sous le nom de crevette brune nord-américaine, Penaeus aztecus est originaire de l’Atlantique occidental, notamment des côtes américaines et du golfe du Mexique. Sa présence en Méditerranée orientale a été signalée dès 2010, avant que d’autres observations ne soient enregistrées dans différentes parties du bassin méditerranéen.
En Tunisie, des travaux scientifiques ont documenté sa présence dans le golfe de Gabès. Une étude publiée en 2021 dans la revue Cahiers de Biologie Marine, signée par Radhouan El Zrelli, Lamia Yacoubi, Lamjed Mansour et Lotfi Rabaoui, fait état d’une progression de l’espèce dans les eaux côtières du golfe depuis 2018. Les observations rapportées concernent notamment les secteurs situés entre Métouia et Ghannouch.
L’une des hypothèses scientifiques privilégiées pour expliquer son introduction en Méditerranée est le transport accidentel de larves dans les eaux de ballast des navires commerciaux. Ces eaux, embarquées dans des réservoirs pour assurer la stabilité des navires, peuvent transporter des organismes vivants d’un bassin maritime à un autre.
Cette voie d’introduction est considérée comme probable dans la littérature scientifique, mais elle ne constitue pas une preuve directe de l’origine de chaque population observée. Les chercheurs soulignent également l’importance d’une identification rigoureuse des espèces, certaines crevettes ayant fait l’objet de confusions taxonomiques dans les signalements méditerranéens.
Dans le golfe de Gabès, une ressource supplémentaire pour les pêcheurs
La progression de Penaeus aztecus présente aussi un intérêt économique. L’étude publiée en 2021 dans Cahiers de Biologie Marine s’est appuyée sur une enquête auprès des pêcheurs locaux pour suivre l’évolution de sa présence dans le golfe de Gabès.
Les résultats montrent que cette crevette est devenue une ressource supplémentaire pour la pêche côtière. Selon les déclarations recueillies, 23,3 % des pêcheurs interrogés signalaient des captures comprises entre 10 et 15 kilogrammes par sortie en mer, tandis que 3,3 % faisaient état de captures pouvant atteindre 35 kilogrammes par sortie. Les prises étaient notamment réalisées à l’aide de filets trémails, dans les zones de végétation marine immergée, à des profondeurs de 5 à 20 mètres.
Cette disponibilité peut représenter un revenu complémentaire pour les pêcheurs, grâce à l’exploitation d’une ressource désormais présente dans leurs zones de pêche. Elle ne signifie toutefois pas que les stocks de crevettes locales se portent mieux ni que l’équilibre de l’écosystème marin s’est amélioré.
Une concurrence possible avec les crevettes locales
C’est précisément sur ce point que les chercheurs appellent à la vigilance. L’installation de Penaeus aztecus pourrait entraîner une concurrence avec des espèces indigènes, notamment la crevette caramote (Penaeus kerathurus), connue en Tunisie sous le nom de crevette royale grise.
Cette possibilité est évoquée dans l’étude consacrée au golfe de Gabès, mais les auteurs soulignent que des recherches supplémentaires sont nécessaires pour évaluer les conséquences réelles de l’installation de la nouvelle espèce. La similitude de certaines exigences écologiques pourrait favoriser une compétition pour la nourriture et l’espace, sans que l’ampleur de cet effet sur les populations locales soit, à ce stade, précisément établie.
Autrement dit, l’augmentation des captures d’une espèce ne constitue pas, à elle seule, un indicateur de bonne santé de la biodiversité marine. Pour mesurer les conséquences de cette progression, il faudrait notamment disposer de données suivies sur les populations de crevettes locales, leur répartition, leur reproduction et l’évolution des captures.
Des crevettes moins chères, mais une baisse des prix à expliquer
Sur le marché, l’intérêt des consommateurs est immédiat. Des prix rapportés autour de 6 dinars le kilogramme dans certains points de vente constituent une différence importante par rapport à des produits de la mer généralement plus coûteux.
Le 20 octobre, La Presse de Tunisie rapportait déjà les explications de Hela Jaziri, membre de l’association Tunsea, selon laquelle les crevettes vendues sur les marchés à environ 10 dinars le kilogramme seraient une espèce non indigène dont les quantités disponibles ont augmenté. Elle avançait la hausse de la température de l’eau parmi les facteurs susceptibles de favoriser sa reproduction et sa prolifération.
Il convient toutefois de distinguer les observations scientifiques sur la présence de Penaeus aztecus de l’explication économique des prix actuels. Aucune des études citées ne démontre que cette espèce est, à elle seule, à l’origine de la baisse constatée sur les marchés.
Les prix peuvent également varier selon la saison, la taille des crevettes, les volumes débarqués, les quantités proposées par les pêcheurs, la demande et les circuits de commercialisation. Pour établir un lien entre la prolifération de cette espèce et les prix observés en octobre 2026, il faudrait disposer de données récentes sur les captures, les débarquements et les prix par espèce et par région.
De même, l’identification des crevettes vendues à bas prix ne peut reposer uniquement sur leur apparence ou leur tarif. Une confirmation par des spécialistes est nécessaire pour déterminer dans quelle mesure les lots commercialisés correspondent effectivement à Penaeus aztecus.
Surveiller l’évolution du milieu marin
L’enjeu consiste donc à concilier deux réalités : l’intérêt économique que peut représenter cette ressource pour les pêcheurs et les consommateurs, et les incertitudes qui entourent ses effets à long terme sur la biodiversité.
Dans sa publication du 22 octobre, Hamdi Hached insiste sur cette distinction. Il souligne que la présence d’une espèce non indigène peut offrir une opportunité économique, tout en appelant à mieux documenter les changements qui se produisent dans les eaux tunisiennes.
Cette approche rejoint les conclusions des chercheurs qui ont étudié la progression de la crevette brune nord-américaine dans le golfe de Gabès : il est nécessaire de poursuivre les observations pour mieux comprendre les avantages et les risques associés à son installation.
Pour la Tunisie, la priorité est désormais de renforcer le suivi scientifique des populations de crevettes, de mieux identifier les espèces commercialisées et de recueillir des données fiables sur les captures et les prix. Ces informations permettraient de déterminer si la baisse actuelle constitue principalement un phénomène de marché lié à l’abondance saisonnière des prises ou si elle reflète, au moins en partie, l’installation durable d’une nouvelle ressource halieutique.
En attendant, les crevettes à bas prix peuvent représenter une opportunité pour le budget des ménages. Mais leur présence croissante rappelle aussi qu’une ressource abondante n’est pas nécessairement synonyme d’un écosystème en meilleur état.



