L’abondance des crevettes sur les marchés tunisiens depuis l’ouverture, le 16 octobre, de la saison de pêche dans le golfe de Gabès, s’accompagne d’une multiplication des interrogations sur leur origine et leur innocuité.
Face aux publications circulant sur les réseaux sociaux, l’Association TunSea pour la Science Participative rappelle que les crevettes commercialisées en Tunisie appartiennent à plusieurs espèces, dont certaines sont locales et d’autres exotiques, et souligne que leur caractère exotique ne signifie pas qu’elles sont dangereuses pour la santé humaine.
Dans une publication diffusée dimanche matin sur sa page officielle Facebook, l’association explique que les quantités importantes disponibles sur les marchés, notamment à Sfax et dans le Sud, ont contribué à une baisse des prix. Parallèlement, des rumeurs ont évoqué des crevettes issues d’élevages en bassins, un lien avec des navires étrangers, voire une prétendue contamination radioactive.
TunSea souligne qu’aucune preuve scientifique ni analyse de laboratoire fiable n’a été présentée dans cette publication pour étayer ces affirmations et appelle les consommateurs à vérifier les informations avant de les partager.
Six espèces aux origines et aux caractéristiques différentes
L’association distingue plusieurs espèces présentes dans les eaux tunisiennes, en fonction de leur origine, de leur habitat et de leur importance commerciale.
La première est la crevette royale (Penaeus kerathurus), une espèce locale de Méditerranée qui vit principalement dans les eaux côtières peu profondes, sur des fonds sableux ou vaseux et dans les herbiers marins. Particulièrement présente dans le golfe de Gabès, elle est pêchée notamment au chalut à crevettes et au moyen d’autres engins de pêche côtière. Elle se reconnaît à sa grande taille, à ses bandes sombres et aux deux taches bleues situées à l’extrémité de sa queue. Très recherchée sur le marché tunisien, elle figure parmi les espèces les plus chères.
La crevette rose des profondeurs (Parapenaeus longirostris) est également une espèce locale. Elle vit généralement entre 100 et 400 mètres de profondeur, sur des fonds sableux et vaseux. Sa pêche est pratiquée dans le nord du pays, notamment au large de Tabarka, Bizerte, La Goulette et du Cap Bon. Elle présente une valeur commerciale importante, une partie de la production étant destinée à l’exportation.
Une autre espèce, la crevette blanche (Metapenaeus monoceros), est actuellement particulièrement visible sur les marchés, selon TunSea. Originaire de l’océan Indien, de l’ouest du Pacifique et de la mer Rouge, elle a gagné la
Méditerranée par le canal de Suez. Sa présence dans cette mer est signalée depuis 1924, et elle a été recensée dans le golfe de Gabès en 1993. Son installation dans les eaux tunisiennes n’est donc pas récente. Adaptée aux conditions environnementales et climatiques du golfe de Gabès, elle s’y reproduit et y est capturée en quantités importantes, au chalut comme par la pêche côtière.
TunSea précise que le caractère exotique de cette espèce ne signifie pas qu’elle est toxique ou impropre à la consommation. Sa prolifération mérite néanmoins un suivi scientifique afin d’évaluer ses éventuels effets sur les espèces locales, notamment la crevette royale, et sur l’équilibre de l’écosystème marin.
La crevette rose exotique (Penaeus aztecus) constitue un autre exemple d’espèce non originaire de Méditerranée. Venue des côtes occidentales de l’Atlantique, notamment du golfe du Mexique, elle a été signalée pour la première fois en Méditerranée en 2010, au large de la Turquie. Sa présence dans les eaux tunisiennes, particulièrement dans le golfe de Gabès, a été rapportée en 2016. Elle est désormais observée dans les captures et sur les marchés. Comme d’autres espèces introduites, elle peut s’adapter à son nouvel environnement et acquérir une valeur économique et alimentaire.
Les eaux profondes abritent, pour leur part, deux espèces recherchées : Aristaeomorpha foliacea, appelée crevette rouge ou “Rosso”, et Aristeus antennatus, que certains pêcheurs désignent sous le nom de “Viola”. Présentes notamment sur le talus continental, elles se rencontrent généralement entre 400 et 800 mètres de profondeur, parfois davantage.
Leur pêche est soumise à des mesures de gestion régionales, dont des dispositions et des quotas relevant de la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM), afin de préserver les stocks et d’assurer une exploitation durable.
Enfin, la crevette blanche du Pacifique (Penaeus vannamei) est une espèce originaire de l’est de l’océan Pacifique, largement utilisée dans l’aquaculture mondiale. En Tunisie, des essais d’élevage sont menés à la station d’aquaculture de Melloulèche, dans le gouvernorat de Mahdia. TunSea insiste sur la nécessité de ne pas la confondre avec Metapenaeus monoceros, qui vit en milieu marin et est pêchée dans le golfe de Gabès. La couleur blanche d’une crevette vendue sur un étal ne suffit donc pas à déterminer si elle provient de l’aquaculture ou de la pêche en mer.
Le risque sanitaire dépend aussi de la conservation
Au-delà de l’origine des espèces, TunSea attire l’attention sur un enjeu immédiat pour les consommateurs : les conditions de conservation des produits de la mer. Les crevettes, comme les poissons, se détériorent rapidement lorsque la chaîne du froid n’est pas respectée.
Une température trop élevée, une rupture du froid ou de mauvaises conditions de transport et d’exposition à la vente peuvent favoriser la multiplication des bactéries et accroître le risque d’intoxication alimentaire. Pour les produits de la mer frais, l’association recommande de maintenir une température proche de 0 °C, à l’aide de glace propre ou de moyens de réfrigération adaptés, depuis la capture jusqu’à la vente.
Elle rappelle toutefois que la glace ne peut pas rendre sain un produit déjà avarié ou contaminé.
La sécurité alimentaire dépend ainsi de la salubrité du produit, de son origine et de ses conditions de manipulation et de conservation, indépendamment du caractère local ou exotique de l’espèce. Les produits commercialisés doivent, dans tous les cas, respecter les exigences de contrôle sanitaire.
Des périodes de pêche réglementées dans le golfe de Gabès
La pêche à la crevette au chalut dans le golfe de Gabès est également encadrée par des périodes déterminées. Selon les informations présentées par TunSea, les principales périodes autorisées s’étendent du 15 mai au 30 juin, puis du 16 octobre au 30 novembre. La réglementation des périodes, des zones et des profondeurs de pêche vise à protéger les stocks, à limiter la capture de spécimens de petite taille et à préserver durablement la ressource.
Pour l’association, les informations relatives à la santé publique, à la sécurité alimentaire et à l’environnement marin doivent provenir en priorité des autorités compétentes, des institutions scientifiques et de recherche tunisiennes et des spécialistes de la pêche et des sciences marines. Les observations des pêcheurs constituent également une source utile pour comprendre l’évolution des captures et la répartition des espèces, à condition d’être confrontées aux données scientifiques.
Face aux rumeurs, TunSea appelle ainsi à distinguer les espèces, à ne pas confondre origine exotique et danger sanitaire, et à privilégier des informations vérifiables avant toute diffusion.



