Présentée récemment au Théâtre des Jeunes Créateurs, à la Cité de la culture, la pièce « Hab Mlouk » de Fathi Akkari explore les blessures intimes et collectives d’une société traversée par la violence. Entre théâtre, chant, danse et dérision, le spectacle fait du cimetière un lieu où les douleurs enfouies remontent à la surface et où la parole se libère.
La Presse — Sur scène, le cimetière prend des allures de paysage onirique, à la fois étrange et mélancolique. Deux colonnes blanches, baignées d’une lumière intime, dessinent cet espace hors du temps. À l’arrière-plan, une femme assise à même le sol entonne un extrait de « Samâtou Saouten » d’Oum Kalthoum (« J’ai entendu une voix »), installant une atmosphère de recueillement.
Une autre figure féminine, dissimulée derrière un masque vénitien, traverse cet univers où se mêlent mémoire, douleur et mystère.
Au centre de ce décor, un vieux gardien au dos voûté veille sur les tombes et voit défiler les vivants venus retrouver leurs morts. Un jeune homme pleure sa mère, tandis qu’une femme se recueille sur la tombe de sa fillette de cinq ans, violée et assassinée. À travers ces destins brisés, la pièce donne corps à des drames qui dépassent les histoires individuelles pour révéler la violence qui traverse la société. Le cimetière devient ainsi le miroir d’un monde où la peur, la solitude et la perte fragilisent les liens humains.
Fathi Akkari choisit la dérision pour aborder cette réalité sans céder au seul registre du tragique. L’ironie déplace le regard, fissure les apparences et permet aux personnages de dire ce qui, ailleurs, demeure enfoui. Dans cet espace singulier, les langues se délient, les colères s’expriment et les non-dits trouvent enfin une voix. La parole devient alors une manière de reprendre prise sur son existence, de revendiquer la dignité et de faire entendre des aspirations longtemps contenues.
La musique et le chant occupent une place essentielle dans la construction dramatique du spectacle. Ils accompagnent la mélancolie, donnent une résonance aux blessures et ponctuent les tensions, sans se limiter à une fonction illustrative. La danse et le travail corporel prolongent cette expression : les gestes, les postures et les déplacements traduisent ce que les mots ne parviennent pas toujours à formuler. La lente traversée du cimetière par le vieux gardien, le dos courbé, condense à elle seule le poids du temps, de la mémoire et de la souffrance.
Portée par l’engagement des comédiens, cette création fait progressivement passer les récits singuliers vers une expérience collective. Les voix se répondent, les corps portent la colère et les émotions individuelles convergent vers un même cri. Le spectacle se construit ainsi comme une forme de catharsis, où le chant, le mouvement et l’ironie ouvrent un espace pour affronter la violence et tenter d’en apaiser les blessures.
Dans « Hab Mlouk », la mort n’est finalement qu’un point de départ. C’est bien le monde des vivants, ses fractures, ses peurs et ses contradictions que Fathi Akkari invite à regarder. Derrière les tombes, les voix continuent de réclamer écoute et reconnaissance.



