Culture

La compagnie « Yaa Samar ! » en ouverture de Jaou Tunis : La Palestine, au goût des oranges

Avatar photo
  • 26 octobre 2026
  • 7 min de lecture
La compagnie « Yaa Samar ! » en ouverture de Jaou Tunis : La Palestine, au goût des oranges

Des quartiers qui s’assemblent, des corps qui dansent, une échelle tendue vers le ciel. Avec Gathering, la chorégraphe palestino-américaine Samar Haddad King ouvre Jaou Tunis sur une célébration de la vie palestinienne, de ses amours, de ses traditions et de ses rêves, que les attaques de l’occupant et les bombardements viennent briser sans parvenir à en effacer la mémoire.

La Presse — Il y a des oranges, des chants, des rires et des promesses d’avenir. Il y a une histoire d’amour, un mariage, une communauté réunie autour des mariés. Et puis, il y a la guerre. Celle qui surgit dans le cours des jours, interrompt la fête et transforme les gestes familiers en gestes de survie. Entre ces deux mondes, Gathering déploie une Palestine à la fois intime et collective, celle des souvenirs transmis, des traditions vivantes et des rêves que la violence de l’occupation tente d’anéantir.

Présentée en ouverture de Jaou Tunis 2026, la création de Samar Haddad King, chorégraphe et metteuse en scène palestino-américaine, fait du rassemblement bien plus qu’un moment de célébration. Il devient un acte de mémoire, une manière de préserver ce qui relie les êtres lorsque tout menace de les séparer.

Sur scène, quatorze artistes venus d’horizons différents mêlent danse, théâtre, chant et arts du cirque. Les corps se croisent, les voix se répondent, les gestes circulent d’un interprète à l’autre. Les formes s’arrondissent, s’ouvrent et se rejoignent, comme autant de quartiers d’orange qui composent un même ensemble. Une architecture humaine se dessine, fragile et solidaire, où chacun trouve sa place sans cesser d’appartenir au groupe.

La musique accompagne cette ronde, tissant un dialogue singulier entre les compositions de Vivaldi et les chants traditionnels palestiniens. Deux univers sonores qui se rencontrent, se répondent et se mêlent, sans que l’un ne fasse taire l’autre. La musique savante occidentale croise ainsi la mémoire chantée d’un peuple, ses rythmes, ses voix et ses traditions. De cette rencontre naît une matière sonore qui accompagne les mouvements de la fête, puis en souligne les fractures. Les chants palestiniens portent l’empreinte d’une mémoire collective, tandis que les accents de Vivaldi ouvrent d’autres lignes, d’autres respirations, dans une partition où les cultures se côtoient sans se confondre.

Au cœur de cette assemblée, un couple s’apprête à se marier. Israa et Ali portent les promesses d’une vie à deux, mais aussi celles d’une communauté tout entière. Autour d’eux, la dabkeh, danse traditionnelle palestinienne, entraîne les corps dans un mouvement partagé. La fête s’organise, la musique rassemble, les oranges ponctuent l’espace de leur couleur vive. Le fruit évoque l’abondance, la terre nourricière, les orangeraies et cette Méditerranée qui borde une Palestine dont les paysages, les gestes et les saveurs sont autant de repères identitaires.

L’orange est aussi une mémoire. Celle d’une terre cultivée, d’une vie quotidienne façonnée par les saisons et d’un lien à un territoire que la Nakba de 1948, l’exil et l’occupation ont profondément bouleversé. Sa douceur porte en elle une histoire plus amère : celle des foyers quittés, des lieux perdus et des héritages que les générations tentent de préserver.

Quand la fête se heurte à la guerre

La rupture survient sans que la vie ait eu le temps d’achever sa promesse. La fête bascule, l’urgence s’impose. Il faut fuir, sauver ce qui peut l’être, emporter quelques traces d’un monde menacé. Les oranges, jusque-là signes de partage et d’abondance, deviennent les fragments d’une existence qu’il faut tenter de soustraire à la destruction. La scène se charge alors d’une autre gravité. Les corps qui célébraient l’union se dispersent, les gestes de joie cèdent la place à ceux de la peur et de la fuite.

Samar Haddad King ne réduit pourtant pas la Palestine à l’image de la souffrance. La violence des attaques de l’occupant et des bombardements prend toute sa mesure parce qu’elle vient interrompre une vie pleine, faite d’attachements, de rituels, de désirs et de projets. Ce qui est menacé n’est pas seulement un territoire : c’est la possibilité même de continuer à aimer, à se réunir, à transmettre et à imaginer un avenir.

Inspirée de son histoire personnelle et des traumatismes de la Nakba de 1948, la création fait dialoguer les blessures du passé avec celles du présent. Conçue avant les événements du 7 octobre 2023, elle porte une mémoire qui précède la guerre actuelle et dont les échos se prolongent de génération en génération. Le mariage contrarié d’Israa et Ali dépasse ainsi le destin de deux personnages. Il rejoint celui de tous ceux dont les histoires d’amour et les promesses de vie se trouvent prises dans la violence de l’histoire et les conséquences de l’occupation.

Une échelle pour rejoindre le ciel

Mais que reste-t-il des souvenirs lorsque les bombardements détruisent les maisons, dispersent les familles et bouleversent les repères ? Comment transmettre une culture lorsque les lieux qui la font vivre sont menacés ? Dans Gathering, ces questions ne prennent pas la forme d’un discours détaché de la scène. Elles traversent les corps, les chants, les objets et les mouvements, dans cette tension permanente entre la nécessité de se souvenir et celle de continuer à vivre.

Une échelle semble alors ouvrir une autre perspective, comme un passage vers le ciel, une tentative de rejoindre ce qui échappe encore à la destruction. Elle porte l’idée d’une élévation, d’un rêve qui ne renonce pas à chercher sa place, même lorsque la terre se dérobe sous les pieds. Entre les oranges et les étoiles, entre l’attachement à une terre et le désir d’un avenir, la pièce maintient ouverte cette brèche où l’espoir demeure possible sans que la douleur soit niée.

En choisissant Gathering pour ouvrir Jaou Tunis, c’est cette Palestine-là qui vient à la rencontre du public : une Palestine qui résiste, non seulement par la lutte, mais aussi par la persistance de ses gestes, de ses danses, de ses chants et de ses rassemblements. Une Palestine qui refuse de laisser les attaques de l’occupant définir seules son histoire.

Le rassemblement devient alors une réponse à la dispersion, la fête une manière de défendre la vie, et la mémoire une forme de continuité. Il reste le goût doux des oranges, la chaleur des corps réunis, les voix qui mêlent les traditions palestiniennes aux accents de Vivaldi, une histoire d’amour qui cherche encore son dénouement. Et cette échelle tendue vers le ciel, comme si, malgré les murs, les bombardements et les rêves brisés, il restait toujours une part de ciel à rejoindre, une étoile à atteindre, un miracle à espérer.

Avatar photo
Auteur

Asma DRISSI

You cannot copy content of this page