« Contre-courant » au B7L9 : Traversées, mémoires et résistances
Après le lancement vendredi 23 octobre au 4e Art de la performance participative « Gathering » de Samar Haddad King, puis le vernissage samedi de l’exposition « Becoming the Ocean » à la Caserne El Attarine (en partenariat avec la Biennale de l’image en mouvement de Genève), Jaou Tunis a accueilli, dimanche 25 octobre, au B7L9 Art Centre à Bhar Lazreg, le vernissage de « Contre-courant » (Undertow), une exposition conçue par Amanda Abi Khalil et Danielle Makhoul dans le cadre de l’escale tunisienne du Festival itinérant Art Explora.
La Presse — Visible jusqu’au 31 décembre 2026, l’exposition rassemble une vingtaine d’artistes autour de cette notion suggestive de « contre-courant », ce flux invisible qui s’active sous la surface, déjouant le sens apparent des eaux et bousculant les certitudes.
À travers le regard des artistes invités, la Méditerranée se révèle dans toute sa complexité avec une cartographie de conquêtes, de colonisations, de flux inégaux et de traversées contraintes. Ses eaux conservent les stigmates de trajectoires interrompues et de destins suspendus entre deux rives. Pour tant de migrants, cette mer devenue cimetière à ciel ouvert risque, à force d’être médiatisée, de se dissoudre dans le bruit de fond de l’actualité.
Loin d’imposer un récit unifié, les commissaires Amanda Abi Khalil et Danielle Makhoul ont préféré explorer les ramifications, les zones d’ombre et les lignes de cassures, pour interroger les rapports de force qui régissent la circulation des êtres, des objets et des pensées : qui peut partir ? Qui a le droit d’arriver ? Qui est accueilli et qui se retrouve relégué aux marges ?La question de la mobilité devient ainsi indissociable de celle des privilèges et des responsabilités.
Résonances, archives et mémoires vives
Dès l’entrée, le parcours s’ouvre sur un chant de bienvenue signé Sirine Fattouh (qui réinvente « Hamdellah aa’salama » de Ragheb Alama), avant d’immerger le visiteur au cœur de travaux questionnant l’attente et le déplacement, notamment à travers les œuvres de Bouchra Khalili, Imane Djamil, Randa Maroufi, Lorenzo Pezzani et Charles Heller. Les micro-histoires et les liens qui défient l’éloignement imprègnent, quant à eux, les propositions de Badr El Hammami et Nabila Halim.

De leur côté, Catherine Cattaruzza, Sara Kontar et Majd Abdel Hamid auscultent la fragilité du journal intime et de l’archive, ces traces ténues qui préservent ce que la grande Histoire a tendance à effacer. Avec Akram Zaatari et Nida Sinnokrot, la réflexion s’élargit aux rouages du pouvoir et du commerce en Méditerranée, tandis que Lara Tabet sonde la matière même des eaux et ce qu’elles révèlent.
En parallèle, le programme vidéo « We Knew How Beautiful They Were, These Islands » (empruntant son titre à une œuvre de l’artiste tunisien Younes Ben Slimane) propose 7 projections en boucle réunissant Firas Shehadeh, Hiwa K., Mounira Al Solh, Rania Stephan, Sara Sadik, Valentin Noujaïm et Younes Ben Slimane. Un paysage audiovisuel fragmenté où les mémoires se répondent en écho.
Initialement conçue pour le pavillon en conteneur du bateau-musée Art Explora, ayant fait escale à Tanger, Athènes et Barcelone entre 2024 et 2026 , l’exposition investit pour la première fois un espace institutionnel pérenne. Cette métamorphose scénographique au B7L9 conserve l’empreinte de sa circulation originelle, inscrivant l’idée même du voyage dans la structure de l’événement.
Performances et musique
Après une visite guidée en présence des commissaires, l’artiste Enrico Dau Yang Wey a présenté sa performance « glacier / preset », une création sonore évolutive où les strates de sons et de textes superposés évoquent les plis glaciaires et leurs sédiments. La mémoire y est donnée à entendre non comme une relique figée, mais comme un matériau vivant, en perpétuelle mutation. Le rendez-vous s’est ensuite poursuivi sur les rythmes d’un DJ set signé Still b2b PALM Wine.
En fin d’après-midi, le public avait rendez-vous au 4e Art pour découvrir « Shabaab », une création chorégraphique saisissante de Samar Haddad King et de sa compagnie « Yaa Samar ! Dance Theatre ». Célébrant la tendresse et la complicité de l’amitié masculine arabe à travers l’histoire de Mohamed et Mahmoud, la pièce transforme le lien affectif en un territoire de résistance face aux violences structurelles et à l’occupation. Soutenus par une partition originale d’Hisham Abu Jabal, un texte en arabe sous-titré et le travail sonore de Samar Haddad King, les deux danseurs traversent les âges de leur relation. Sur scène, une marionnette imaginée par Sipho Ngxola incarne leurs figures enfantines, ouvrant une brèche mélancolique vers ce qu’ils auraient pu devenir si l’histoire en avait décidé autrement. Pour clore cette journée, la scène du Palais des Congrès a présenté les deux univers musicaux de la Tunisienne Soudeni et la Libanaise Yasmine Hamdan. Les performances de ces deux artistes de générations ont prolongé, en rythmes, le dialogue des géographies et des sensibilités qui fait l’essence même de cette édition de Jaou Tunis.



