Interview – Andrea Bellini, Directeur du Centre d’Art Contemporain de Genève : « Barrer la circulation des hommes est antihistorique »
Penseur de l’image, défricheur de formes et figure importante de la création contemporaine internationale, Andrea Bellini pose un regard aiguisé sur le monde de l’art. Historien de l’art, archéologue et philosophe de formation, diplômé de l’Université de Sienne, cet italo-suisse installé à Genève a été le rédacteur en chef de Flash Art International, directeur d’Artissima et du Castello di Rivoli et commisssaire du Pavillon suisse à la Biennale de Venise en 2024. À la tête du Centre d’art contemporain de Genève depuis 2012, il a transformé la Biennale de l’image en mouvement (BIM) en un véritable laboratoire de création et de commande d’œuvres inédites. Il coproduit , avec la Fondation Kamel Lazaâr, l’édition actuelle de la BIM en codirection avec Lina Lazaâr. dans le cadre de la 8e édition de Jaou Tunis (du 23 octobre au 22 novembre). Présent parmi nous pour accompagner l’exposition « Becoming the Ocean » (Devenir un océan) à la Caserne El Attarine — nous l’avons rencontré et il s’est prêté au jeu de l’interview, livrant en français une parole généreuse joliment teintée de sonorités italiennes.
La Presse — La BIM quitte Genève pour s’installer pour la première fois hors de Suisse et sur le continent africain. Pourquoi avoir choisi Tunis pour cette édition ?
Tout est né grâce à cette magnifique rencontre avec Lina Lazaâr. Elle est venue, une fois, je crois en 2018, voir la Biennale à Genève et elle a adoré le format, le protocole, pas seulement l’exposition de l’image en mouvement, mais aussi l’investissement dans l’espace avec des installations très ambitieuses. Elle m’a écrit, on a fait connaissance et on s’est tout de suite compris. J’aime beaucoup ce qu’elle fait avec la Fondation Lazaâr, à Tunis et à Londres. Je pense que c’est une femme très inspirée. Est née par la suite une première exposition, déjà existante, de la BIM ici, à Tunis, en 2022, si je ne me trompe pas. Après, on a commencé à parler d’une coproduction de la Biennale ici.
C’est la première fois qu’on produit la BIM avec une institution. On est très fiers de le faire avec la Fondation Lazaâr, qui est quand même une fondation différente des autres. Il y a beaucoup de fondations privées dans le monde entier qui sont très intéressées par la présentation de leurs collections. C’est vraiment quelque chose de lié à leur ego. Avec l’institution tunisienne, on fonctionne selon l’idée que la culture peut être un moteur de transformation sociale. C’est pour ça qu’est née cette collaboration, grâce au partage d’une même vision des choses.
Que signifie, pour une manifestation née et développée en Suisse, le fait de sortir de son territoire et de s’implanter dans un contexte culturel, politique et historique différent ?
C’est un contexte culturel relativement différent du mien, puisque je suis Italien. Quand j’étais adolescent, j’ai fait pas mal de politique à gauche, et ma première activité de jeune activiste a été une collecte de fonds pour le compte de l’Organisation de libération de la Palestine (L’OLP). C’était à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Je retrouve ici la même approche face à cette question tragique que nous partageons avec vous, avec la Tunisie. Nous avons une vision très proche du monde, de la vie et des relations humaines. Franchement, je me sens à la maison ici, je me sens chez moi. Je trouve beaucoup plus de différences lorsque je voyage vers le nord de l’Europe. Et c’est là toute la beauté de la culture méditerranéenne, ce syncrétisme culturel qui a façonné notre culture commune.
Comment éviter que cette présence tunisienne ne soit pas perçue comme une simple délocalisation de l’événement. Qu’est-ce que le contexte tunisien apporte à cette édition, au-delà de son accueil géographique ?
La BIM a toujours voyagé, à Venise, à Los Angeles, à New York. Mais ici, à Tunis, il y a quelque chose de plus, car nous produisons la BIM ensemble. C’est un bébé que nous faisons ensemble. Nous avons créé cet événement ensemble, pour Tunis. Après Tunis, la BIM voyagera à Venise, à Genève, à Bruxelles et à Londres. Cette édition est née ici, où elle prend sa forme la plus importante et la plus complète, celle d’une grande exposition composée d’installations dans l’espace. C’est le fruit d’un effort collectif entre les équipes du Centre d’art contemporain de Genève et de la Fondation Kamel Lazaâr.
Les manifestations qui arrivent, puis disparaissent sans laisser de traces ni d’impact, m’exaspèrent. J’espère donc que cette première expérience tunisienne pourra se poursuivre, qu’elle donnera naissance à quelque chose qui restera à Tunis et deviendra, idéalement, une référence pour l’Afrique et le Moyen-Orient. Je pense que nous avons vraiment la possibilité de souligenr l’importance de travailler avec les artistes, de produire avec eux des œuvres inédites et de leur offrir les moyens techniques et économiques nécessaires à leur réalisation.
L’image en mouvement entretient un rapport particulier au temps, à la mémoire et à la perception. Qu’est-ce que ce médium précis permet d’exprimer différemment des autres ?
J’aime beaucoup la peinture, le dessin et la sculpture aussi. Mais, effectivement, je pense que l’image en mouvement revêt aujourd’hui une très grande actualité. Tout le monde en produit grâce au téléphone portable. Cela représente pour nous la possibilité de communiquer directement avec un maximum de personnes. Pour comprendre l’importance d’une sculpture conceptuelle, il faut avoir quelques connaissances en art du XXe siècle. En revanche, les œuvres d’image en mouvement peuvent toucher un public beaucoup plus large. On travaille beaucoup avec des artistes comme Kahlil Joseph, par exemple, qui vit à Los Angeles et réalise des clips vidéo pour Beyoncé, Kendrick Lamar, etc. On travaille avec lui parce qu’il peut communiquer avec des enfants de dix ans, qu’ils soient en Chine, à New York, à Tunis ou à Rome. L’importance de ce médium vient de l’idée que c’est un lagage qui est partagé et un outil plus ou moins accessible.
Pourquoi avoir choisi le titre «Becoming the Ocean » ? Que signifie cette idée de devenir océan dans un monde marqué par les frontières, les conflits, les déplacements de populations et les crises écologiques?
Le titre est arrivé après. La spécificité de cette exposition, c’est qu’elle repose sur la production d’œuvres inédites. Ce n’est pas une exposition thématique. Très souvent, dans le monde de l’art, les commissaires imposent des thèmes aux artistes, qu’il s’agisse, par exemple, de l’amour ou de la migration. Personnellement, je ne trouve pas cette approche très intéressante. Je trouve même qu’il est dommage qu’on ne peut pas expliquer aux artistes ce qu’ils doivent faire.
Ça les limite…
Oui, effectivement, et c’est pour ça qu’on a choisi de commander des pièces inédites. On a sélectionné les artistes avec un comité, puis on a produit leurs œuvres et accompagné leur réalisation pendant deux ans. Ce sont les œuvres qui nous ont amenés au titre.
L’idée du titre est partie de l’image d’un fleuve qui se déverse dans la mer et qui va à sa rencontre. C’est une image magnifique parce que, d’un côté, notre vie, c’est ça : on arrive dans le monde, puis on le quitte. Toutes les rivières naissent quelque part avant de se déverser dans la mer ou l’océan, où leurs eaux se mélangent. La rivière construit son identité tout au long de son parcours, avant de se mêler aux autres eaux. C’est une belle métaphore politique qui montre à quel point c’est important de se rencontrer, de se mélanger et de construire son identité grâce aux relations qu’on tisse. Construire des murs et des barrières pour empêcher les gens de bouger, c’est quelque chose d’antihistorique. Je suis archéologue préhistorien et je sais que l’histoire de l’humanité est une histoire de mouvements, de migrations et de rencontres. Il faut continuer à aller dans cette direction.
Parlez-nous du processus de production des œuvres, de la sélection des artistes et du choix des commissaires d’exposition.
J’ai réinventé la BIM à Genève, qui est la première Biennale de l’image en mouvement au monde, née en 1984. Au début, il s’agissait surtout de présenter des œuvres existantes, avec des rétrospectives consacrées à des artistes importants comme Bill Viola et d’autres encore. En 2013, j’ai transformé la Biennale en une plateforme de production, avec une exposition d’œuvres inédites. Pour chaque édition, je choisis des cocommissaires qui sélectionnent les artistes avec moi. À chaque fois, je le fais avec l’idée d’explorer un aspect différent de la production de l’image en mouvement. Pour cette coproduction avec la Tunisie, on s’est dit qu’on devait faire appel à des commissaires qui connaissent les artistes de la « Global Majority» et du Sud global. On a choisi un groupe de 6 commissaires qui partagent cette sensibilité, et on est arrivé à une magnifique sélection de 16 artistes venus, entre autres, du Brésil, de Palestine, de Chine et du Liban. L’idée était d’explorer une production artistique qui n’est pas nécessairement très visible en Europe et aux États-Unis, de regarder du côté de ces artistes, de ce qu’ils ont envie de dire.
La place majoritaire accordée aux artistes femmes relève-t-elle d’un choix curatorial délibéré ?
Lina et moi avons également participé à la sélection. Chaque commissaire a proposé des noms d’artistes et, de notre côté, on a insisté sur la parité. Pas mal de commissaires ont choisi une majorité de femmes. Et je pense que c’est une bonne chose, car, au-delà de la rhétorique, les artistes femmes ont aujourd’hui beaucoup de choses à dire. Elles proposent des démarches très pointues et très sophistiquées sur le plan intellectuel. On est donc très fiers d’avoir cette majorité féminine dans l’exposition.
Comment le lieu de l’expsotiin qui est la Caserne El Atarine entre-t-il en résonance avec les œuvres de ces 16 artistes ?
On a commencé par partager avec les artistes une vidéo sur la Caserne El Attarine, avec l’histoire des lieux et de la Médina. Il est important que les artistes comprennent tout de suite où l’exposition va avoir lieu. On leur a également transmis les plans de l’exposition. Chaque artiste a ensuite construit son espace et l’a investi différemment. On trouve, par exemple, des installations lumineuses, des installations avec des néons roses, d’autres où l’on a l’impression d’être dans une grande salle de cinéma, et une autre qui ressemble au salon d’un appartement privé. C’est ce qui fait la beauté de ce type d’exposition: chaque artiste construit son propre écosystème, dans lequel l’image en mouvement est présentée comme un élément de l’ensemble, peut-être le plus important, mais sans se limiter à un simple écran. C’est une approche assez différente.
Les artistes africains et arabes, et plus généralement ceux du Sud global ou la « Global Majority », sont-ils aujourd’hui reconnus pour la singularité de leurs démarches artistiques, ou restent-ils souvent associés à des récits identitaires, géographiques ou postcoloniaux qui conditionnent leur réception à l’international ?
Ça fait presque 30 ans que je suis dans le monde de l’art et je dois dire que le milieu a beaucoup changé. J’ai vécu à New York entre 2003 et 2008, et on ne voyait pratiquement pas de personnes de couleur dans les galeries. C’était incroyable. Au cours des dix ou quinze dernières années, la situation a beaucoup évolué. C’est même presque devenu une mode, à New York comme ailleurs, de veiller à montrer des artistes de couleur. Je pense, qu’aujourd’hui, beaucoup d’artistes arabes et africains sont représentés dans des expositions extrêmement importantes. C’est mon sentiment personnel, mais il n’y a plus cette idée exotique de présenter, par exemple, un artiste du Moyen-Orient. Pas du tout. Il y a des artistes de ces régions qui sont extraordinaires et qui sont présents sur la scène artistique depuis trente ou quarante ans. C’est aussi le cas d’artistes venus d’Asie.
Aujourd’hui, on trouve un grand nombre d’artistes originaires, par exemple, du Brésil, ou de la Turquie, qui sont considérés comme des artistes majeurs. On peut enfin regarder une œuvre d’un artiste tunisien ou brésilien sans y projeter d’exotisme ou d’orientalisme, et sans que sa présence soit perçue comme une simple concession du milieu de l’art occidental à ces pays. La situation est désormais beaucoup plus favorable et plus intéressante pour tout le monde.
Quel dialogue souhaitez-vous établir avec la scène artistique tunisienne ? Cette édition peut-elle favoriser des collaborations durables, une meilleure circulation des œuvres et une présence accrue des artistes tunisiens dans les réseaux internationaux ?
J’ai un coup de cœur pour la Tunisie et j’espère pouvoir continuer à travailler avec Tunis que je trouve très dynamique. La situation des artistes est liée à leur visibilité. C’est pour cela qu’on a invité, au vernissage de la BIM, de nombreux commissaires d’exposition et directeurs de musées. Il faut faire connaître les artistes et j’espère que, grâce à cet événement, les artistes tunisiens auront davantage de possibilités d’exposer à l’étranger. Il faut faire les choses, au-delà des rhétoriques, avec une véritable passion pour l’art, en créant ces moments de rencontre entre les commissaires d’exposition et les artistes.



