« Saveurs et amertume » à la Galerie TGM : Lorsque l’art esquisse les contours de l’identité tunisienne
Les toiles de Jellal Ben Abdallah s’entrelacent avec celles d’artistes de différentes générations, tissant ensemble les fils d’une même histoire : celle d’une identité tunisienne en quête d’affirmation. Ça se passe à la galerie TGM, qui accueille l’exposition artistique « Saveurs et Amertume » jusqu’au 26 novembre 2026.
Il est des saveurs qui traversent le temps, des couleurs qui marquent tant les esprits que les époques d’une nation, et des objets dont la simplicité dissimule en son sein un héritage précieux. La galerie TGM offre en ce moment même toute une série d’œuvres sous la formule «Saveurs et Amertume», qui nous invitent à redécouvrir tout un langage artistique silencieux par lequel une société raconte ce qu’elle est. La gastronomie tunisienne n’est alors plus seulement affaire de goût. Elle devient le recueil d’une mémoire collective, le témoin de coutumes et de traditions nationales, mais aussi l’expression d’une identité tunisienne qui cherche à s’affirmer autrement que par les mots.
Au cœur de cette rencontre artistique, Sans Titre du peintre Jellal Ben Abdallah attire le regard par sa composition épurée. Quelques fruits disposés le plus banalement et ce fond pastel harmonieux servent à illustrer l’ordinaire et capture tout en poésie certaines scènes du quotidien. La simplicité ici est un langage, un argument, une force pour transmettre et ancrer au pinceau l’identité d’une nation. Les natures mortes, les objets familiers et les scènes du quotidien composent un univers dans lequel le visiteur tunisien peut reconnaître des fragments de sa propre histoire. Une table dressée, des fruits qui l’habillent, une poterie aux formes reconnaissables: autant de détails dont l’artiste se saisit pour rendre l’anodin authentique et en faire les véritables dépositaires d’un héritage commun. Les peintures de Ben Abdallah sont mêlées aux créations d’artistes issus de différentes générations. Ce dialogue entre les époques promeut une continuité culturelle qui, loin de se figer dans le passé, se renouvelle au gré des perceptions. Dans un esprit similaire à celui de l’artiste Ben Abdallah, la peintre tunisienne Emna Daoud se saisit à son tour de ce langage et rassemble au sein d’une même toile les odeurs et les couleurs des marchés tunisiens, les formes de l’artisanat traditionnel et les humeurs des repas de tous les jours. Les repas partagés font le cœur de toute une communauté et en sont l’essence même, c’est ce qu’elle transmet dans Fruit et motif de Jelliz III. Si les symboles culturels traversent les époques, les méthodes de représentation, quant à elles, se renouvellent continuellement. Aux peintures des époques précédentes et de leur patriarche, Ben Abdallah, répondent désormais les photographies d’Amira Lamti. La photographe et artiste visuelle tunisienne explore à travers ses œuvres la thématique de la transmission en puisant directement au cœur de son héritage familial, imprégné de pratiques spirituelles et populaires. Bordés de plusieurs pièces de tissu traditionnelles aux motifs bleus, les clichés de la photographe offrent une scène d’une simplicité saisissante : deux mains, paumes face au ciel, portant chacune en leur creux un petit morceau de sucre. Inherited Sugar 2 et Inherited Sugar 3, ce sont deux œuvres qui nous invitent au-delà des frontières tunisiennes, à découvrir l’une des traditions sénégalaises les plus ancrées : «Soukeurou Koor». Cette coutume, liée à la pratique du Ramadan, consiste à offrir des morceaux de sucre ainsi que de la nourriture à l’occasion de la rupture du jeûne. Les clichés de Lamti nous parlent ici de valeurs et nous entraînent loin des terres tunisiennes. Pour autant, elles éveillent en nous un héritage culturel familier, résonnant avec des valeurs de don et de partage. L’artiste montre ici que les traditions tunisiennes du Ramadan trouvent leur écho au-delà de leurs frontières. Cet héritage tunisien n’est pas prisonnier de ses propres terres, mais vit et se retrouve dans les coutumes et les mœurs d’autrui. C’est précisément ce qui en fait sa force : son hybridité et sa mobilité. Là où les photographies de Lamti saisissent l’instant, les toiles et les techniques de Mohammed Amine Inoubli, elles, donnent du relief à cette mémoire tunisienne. Le peintre tunisien s’engage, en effet, dans une tout autre voie, celle de faire dialoguer tradition et modernité. Sur un fond de teintes chaudes et chaleureuses, son œuvre Rémanence joue sur des effets de relief et de texture, brouillant les frontières entre peinture et sculpture. Les couleurs chaudes et les représentations des carreaux de faïence méditerranéens traditionnels rendent hommage aux terres colorées tunisiennes. C’est au centre même de ces décors traditionnels que s’affirme cette figure animale : le minotaure. Les traits réalistes de l’animal sont tous aussi désarmants que contemporains. Leur rencontre sur la toile, celle de la représentation contemporaine de l’animal avec les ornements traditionnels tunisiens donnent vie au sens du titre de l’œuvre : Rémanence, l’héritage tunisien en mouvement. Les images et les symboles luttent face au temps, mais se transforment face au regard des générations nouvelles. La modernité n’est pas antithétique au passé, elle ne vient pas d’un abandon de la peinture, mais bel et bien d’une nouvelle manière de l’employer. Il en va de même pour la mémoire tunisienne.
Cette exposition sert l’idée que l’identité d’un peuple ne réside pas uniquement dans les grands récits qui le définissent. Elle se dissimule aussi dans les détails les plus prosaïques qui, d’une génération à l’autre, entretiennent un sentiment d’appartenance.Si les «saveurs» sont éminemment perceptibles, les «amertumes» sont également notables. Derrière la légèreté des couleurs, la familiarité des représentations et la gaieté des ambiances, se dessine une réflexion plus profonde.
L’exposition met en scène la dualité d’un héritage et d’une identité que l’on chérit, mais dont la transmission n’est plus si évidente. L’amertume ouvre la voie à une lecture moins nostalgique, celle d’une société confrontée aux mutations de ses coutumes, de ses habitudes et de ses repères. Lorsque les repères d’hier se brouillent, l’art peut-il abriter ce qui nous rassemble aujourd’hui ? En réunissant des artistes de générations différentes autour d’un imaginaire commun, «Saveurs et Amertume» suggère que l’appartenance ne se résume pas à une définition immobile et intemporelle. Elle se nourrit de souvenirs, mute au contact du présent et se renouvelle dans les yeux et les pinceaux de ceux qui la représentent.
Ilhem laura Nagadh



