Culture

Beit Al hikma : La sédimentologie à l’épreuve de la musique

  • 30 octobre 2026
  • 7 min de lecture
Beit Al hikma : La sédimentologie à l’épreuve de la musique

​Et si les strates rocheuses n’étaient pas de simples témoins inertes du passé, mais la gravure d’une immense partition minérale ? C’est l’invitation captivante lancée par le Pr Mohamed Hédi Negra (Université Tunis El Manar) lors d’une conférence remarquable organisée vendredi dernier, le 23 octobre 2026, à l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts « Beït al-Hikma ».

La Presse — Le Pr Hédi Negra, géologue chevronné, totalisant plus de quarante ans de recherches de terrain et musicien accompli, a dévoilé un regard croisé et inédit entre les sciences de la Terre et la musique. Cette démonstration s’appuie sur une structure rigoureuse : la nature et l’art obéissent aux mêmes lois de périodicité, de dynamique et d’harmonie.

Une passion à la croisée des savoirs

​La démarche du Pr Negra s’enracine dans un parcours singulier, marqué par une double vocation : d’un côté, le travail d’observation minutieux sur le terrain ; de l’autre, un apprentissage approfondi au sein des conservatoires et un engagement actif dans des associations et clubs musicaux chevronnés. Cette symbiose personnelle fait écho à l’héritage des grands savants de l’âge d’or arabo-musulman, à l’instar d’Al-Biruni, Al-Kindi, Al-Farabi ou Ziryab. Ces encyclopédistes ne séparaient pas la rigueur des mathématiques, de la physique et de la minéralogie de la sensibilité acoustique et musicale, les concevant comme les différentes facettes d’un même savoir universel.

​Sidi Bouzid : un laboratoire et une portée géologique

​Pour étayer son propos, le conférencier s’est appuyé sur les affleurements exceptionnels de la Tunisie, et tout particulièrement sur ceux de la région de Sidi Bouzid, son premier amour (le Jebel El Kebar). Réputés à l’échelle internationale et régulièrement visités lors de congrès et d’écoles de terrain, ces sites offrent une continuité stratigraphique remarquable. ​L’œil attentif y discerne une véritable « partition géologique»: l’alternance visuelle entre les bancs calcaires durs et les lits marneux tendres y dessine un rythme régulier, une succession d’impulsions à la fois visuelles et physiques.

La dynamique des fluides et des marées: du grain de sable à la mesure musicale

​Comment la Terre écrit-elle sa musique? Tout commence par la dynamique de l’eau, qu’elle soit continentale ou littorale. Dans le fleuve, à la suite d’une pluie, le ruissellement dépose d’abord les éléments grossiers (graviers), puis les sables et enfin les argiles fines en suspension. Tandis qu’en milieu marin littoral (processus astronomiques), l’alignement gravitationnel de la Terre, de la Lune et du Soleil orchestre les marées. Lors de l’arrêt du flux, les chenaux de marée se remplissent de débris coquilliers et bioclastiques grossiers (coquilles de rudistes, échinodermes) à la base ravinante, évoluant vers des débris coquilliers millimétriques au sommet, avant que le reflux (jusant) n’intervienne.

​Chaque cycle engendre ainsi une séquence granodécroissante élémentaire (1-2-3). C’est ici que réside l’analogie structurale fondamentale développée par le Pr Negra : Séquence sédimentaire 1-2-3 = Mesure musicale 1-2-3

Le terme grossier et dense (1), déposé avec énergie au niveau de la surface ravinante, agit exactement comme le temps fort en musique, celui qui entame une nouvelle mesure dans une métrique binaire ou ternaire (à l’instar des structures rythmiques du Samaii Bayat). L’accumulation des couches rocheuses devient ainsi l’équivalent de la succession des mesures le long d’une portée.

​Le son, de l’émotion à l’échographie du sous-sol

​Le son constitue le fil conducteur naturel de cette recherche. C’est un élément artistique, voire un support privilégié de l’expression émotionnelle et rythmique.​De plus, le son est un outil géophysique. En envoyant des ondes acoustiques dans le sol, les géophysiciens réalisent une véritable « échographie » de la Terre. Les variations de compacité et de porosité des roches (calcaires à rudistes ou nummulites) filtrent naturellement l’onde. Grâce aux outils modernes d’analyse spectrale et d’intelligence artificielle, ces données diagraphiques peuvent être converties en fréquences fondamentales, traduisant le sous-sol en une signature sonore unique.

Un débat enrichissant et une portée épistémologique

​Les échanges passionnés qui ont suivi la présentation, enrichis par les interventions de personnalités académiques, ont permis d’élever la réflexion à un niveau épistémologique supérieur. Mme Amal Ben Ammar Gaied, qui a animé cette rencontre, a montré comment deux disciplines relativement complexes — la sédimentologie, science du temps long retraçant l’histoire de la Terre, et la musicologie, art du temps court issu de l’esprit humain — se rejoignent autour d’un point commun fondamental : une périodicité qui agit de la même manière.

De plus, bien que ces deux disciplines ne présentent aucune origine génétique commune (la sédimentologie étant un processus géologique naturel dicté par la gravité céleste, et la musicologie une création culturelle humaine pilotée par notre quête esthétique), elles se comportent de manière analogue. Leurs points de convergence incluent premièrement le traitement du signal et l’analyse spectrale, où les outils mathématiques (tels que l’analyse de Fourier) s’appliquent avec la même précision pour décomposer les cycles astronomiques terrestres (cycles de Milankovitch) gravés dans la roche que pour décortiquer les harmoniques d’une composition musicale.

Deuxièmement, la flèche du temps et la polyrythmie, où, tout comme la stratification impose une chronologie irréversible, l’œuvre musicale se déroule dans un temps orienté, l’emboîtement des cycles sédimentaires courts (marées) et longs (climatiques) produisant une polyrythmie naturelle.

D’autres interventions non moins riches, à l’instar de celles de M. Mohamed Abid ou du musicologue Dr Naoufel Ben Aïssa et d’autres académiciens et même des médecins sont venues enrichir le débat. ​Pour clore sa présentation, le Pr Mohamed Hédi Negra a adressé un message vibrant et engagé aux étudiants, aux enseignants et aux institutions académiques, rappelant que la passion est un moteur universel et une puissante source de motivation. Réaliser de telles passerelles demande un investissement où « l’on ne compte pas son temps», favorisant une réelle ouverture des scientifiques vers l’art et la culture.

​Le conférencier préconise une refonte des cursus avec l’introduction d’unités d’enseignement transversales et optionnelles intégrant les langues, la culture d’entreprise, l’histoire-géographie, la communication, les SIG, mais aussi les matières artistiques (musique, théâtre, peinture, sculpture). Adopter une pratique extra-académique est « loin d’être une perte de temps » : c’est au contraire le moyen privilégié de révéler des talents cachés, de s’ouvrir l’esprit, de rompre l’isolement, de s’éloigner momentanément des écrans et d’élargir le cercle des rencontres.

​En réconciliant rigueur scientifique et sensibilité artistique, le Pr Negra a invité l’ensemble du monde académique à multiplier ces ponts interdisciplinaires, convaincu que d’autres synergies fécondes restent à découvrir dans d’autres domaines du savoir.

Auteur

Lilia ELLOUZE

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