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Jaou Tunis 2026:  Les corps, ces territoires de résistance

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  • 31 octobre 2026
  • 8 min de lecture
Jaou Tunis 2026:  Les corps, ces territoires de résistance

Inaugurée, le 24 octobre, à Kechlet El Attarine, ancienne caserne militaire ottomane du XIXe siècle située au cœur de la Médina de Tunis, dont une partie a été restaurée à cette occasion, l’exposition Becoming the Ocean, coproduite par la Fondation Kamel Lazaar (FKL) et le Centre d’Art Contemporain Genève, poursuit son parcours jusqu’au 22 novembre. Cette étape tunisienne, la première de la Biennale de l’image en mouvement de Genève hors de Suisse, a marqué les premiers échanges de l’exposition avec le public, en présence des 16 artistes qui y prennent part. Venus à Tunis pour l’occasion, ces derniers ont également participé aux différentes manifestations de Jaou Tunis, qui accueille la biennale, ainsi qu’aux tables rondes organisées autour de l’exposition.

La Presse — Contrairement aux réflexes curatoriaux  où le concept préexiste aux œuvres, l’intitulé « Becoming the Ocean » ne s’est pas imposé d’emblée comme un cadre théorique rigide. Il s’est révélé a posteriori, émergeant de manière organique du corpus des œuvres spécialement commissionnées.

Co-commissaires de l’exposition, Andréa Bellini et Lina Lazaâr (Fondation Kamel Lazaâr) ont puisé ce titre dans une parabole attribuée à Gibran Khalil Gibran qui renvoie à un fleuve qui, à l’approche de l’embouchure, prend la dissolution pour un anéantissement. Or, le piège est précisément là. Cet effroi, né d’une illusion d’échelle, occulte la véritable mutation : la fin apparente n’est en réalité qu’une expansion vers le vaste…

On est tenté de déceler dans cette posture le prolongement du ressenti de John Cage à propos de la musique de Lou Harrison: « Listening to it we become ocean ». Cage y exprimait cette même idée d’absorption sensorielle, de porosité des limites de l’individu au profit d’un flux cosmique et indivisible. Sur le plan plastique et politique, l’exposition prend pour corpus ce que la psychologie qualifie de « sursaut d’extinction » : ce moment-passage où les structures étatiques, historiques, technologiques et épistémologiques se radicalisent et se crispent d’autant plus qu’elles touchent à leur point d’obsolescence.

C’est précisément dans cet interstice, où les repères s’effondrent et où le futur tarde à se dessiner, que s’immiscent les seize plasticiens invités —Tabarak Allah Abbas, Younès Ben Slimane, Mona Benyamin, S.A. Chavarría, Leena Habiballa, Roman Selim Khereddine, Zein Majali, Alaa Mansour, Paulo Nazareth, Diane Severin Nguyen, Liv Schulman, Hildegard Titus, Natasha Tontey, Castiel Vitorino Brasileiro, ainsi que le duo Hajra Waheed et Sarah Zeryab. Issu·es du Sud global et de ses diasporas, ces figures artistiques contestent le grand récit de la Modernité, fondé sur la séparation dogmatique des peuples, des histoires et des vivant·es. Ils «explorent, à travers leurs vidéos-installations, la manière dont les individus traversent ces moments où les structures héritées ne fournissent plus de repères et où l’avenir reste difficile à imaginer». À l’image du fleuve qui rejoint le grand Tout sans rien abdiquer de sa trajectoire, la traversée de ce moment  n’exige ni amnésie ni renoncement, mais le courage de persister dans le mouvement.

Pour accompagner les premiers jours de l’exposition, le programme «Rencontres Jaou» est venu, pendant deux jours, prolonger le propos de ces artistes. Réunis, les 26 et 27 octobre au 4ème art, artistes, écrivains, chercheurs et autres penseurs politiques se sont intéressés à ce qui se poduit lorsque les structures héritées ne tiennent plus aux formes de savoir, de relation et d’imagination politique qui doivent être élaborées en réponse à cette situation.

La fabrique médiatique de la vérité

Ces rencontres se sont ouvertes avec une discussion en anglais ( traduite simultanément en arabe et en français) entre l’écrivain, poète et journaliste palestinien Mohammed El-Kurd, et le chercheur et critique Anthony Downey, autour de son livre « Perfect victims » (Victimes idéales). Intitulé « L’Architecture de la preuve », ce dialogue a interrogé la question de la vérité en temps de guerre, ainsi que le rôle des images et des preuves dans la construction des récits et la formation de la mémoire collective.

Au cœur de cet échange, les mécanismes médiatiques et politiques qui façonnent la représentation du Palestinien, notamment dans les médias occidentaux. Mohammed El-Kurd a souligné la nécessité de déconstruire les discours qui contribuent à sa déshumanisation, en le faisant passer de la figure du fidayi à celle du terroriste, et en réduisant son existence à une menace plutôt qu’à une vie faite de droits, de souffrances et d’aspirations. La réflexion a également porté sur les images des enfants palestiniens, les enjeux éthiques de leur diffusion et le risque de transformer la douleur en spectacle, au détriment de la parole des victimes elles-mêmes.

À travers son livre « Perfect victims », El-Kurd dépasse la documentation de la tragédie pour questionner la manière dont les récits se construisent et s’imposent dans l’espace public. L’image, le langage et le discours politique deviennent ainsi des instruments de pouvoir, capables de déterminer qui mérite la compassion et qui en est privé.

Une table ronde modérée par Andrea Bellini, réunissant le même jour Alaa Mansour, Castiel Vitorino et Paulo Nazareth, a questionné la souveraineté, l’extractivisme, les frontières, les déplacements de populations… Les trois artistes qui exposent dans « Becoming the ocean » ont parlé des nouveaux langages politiques qui émergent, à travers la solidarité, le refus, les pratiques artistiques, les savoirs autochtones et les formes d’organisation collective qui ne prennent pas nécessairement l’Etat-nation comme point de départ.

Le corps comme résistance

Le corps-mémoire et le corps-politique sont au cœur des démarches de Castiel Vitorino Brasileiro, Paulo Nazareth et Alaa Mansour. Leurs œuvres exposées à la Caserne El Attarine, «font émerger le corps comme un espace de travail, un territoire traversant les frontières, un vecteur de mémoires ancestrales et un refus catégorique d’être réduit à une simple image passive», note Bellini.

Dans son œuvre vidéo intitulée « ByeByeBori », Castiel Vitorino Brasileiro convoque la figure de la sirène , un être hybride et déroutant, suspendu entre mer et terre. « Dans mon film, je montre la sirène comme un être complet. En tant que femme transsexuelle, j’aborde le corps comme un lieu de liberté et d’expériences de bonheur », explique-t-elle. Issue de la communauté noire et transsexuelle brésilienne, l’artiste porte dans sa chair un croisement d’origines et de trajectoires : « Où que je sois, mon corps suscite parfois de la violence, d’autres fois de la liberté. Mais la métamorphose reste notre plus ancienne pratique ancestrale : nous changeons de travail, de territoire, et parfois même de corps. Il n’existe pas de mémoire, de nature ou d’art sans métamorphose ». Chez Paulo Nazareth, qui présente la vidéo «Waleman», le corps constitue la carte géographique de sa pratique. S’il sillonne le monde pieds nus, il refuse catégoriquement, par engagement politique, de se rendre en Europe. « Je salue cette terre tunisienne et africaine », affirme celui qui descend du peuple Boro, l’une des plus anciennes communautés paléo-indigènes d’Amérique du Sud.

Nazareth est également l’initiateur de Cinéma Tropical, un projet de collecte d’images né à São Paulo en 2022 et nourri au fil de ses déplacements du nord des États-Unis jusqu’au Canada, avant de faire escale en Tunisie. Conçu comme une plateforme ouverte à toutes les vidéos, Cinéma Tropical s’incarne aussi dans une structure architecturale, «un cinéma dans le cinéma» (comme l’exprime Nazareth), pensée comme un manifeste pour une « nouvelle vague » au Brésil. Évoquant la promesse des tropiques, les fruits en abondance, la pluie et le désir d’été symbolisés par la diversité des palmiers, l’artiste parle d’ « une œuvre qui se construit dans la tête de chaque spectateur ».

Originaire du Liban du Sud et déplacée de son village bombardé par l’armée israélienne, Alaa Mansour appréhende le corps comme un outil et une arme face aux politiques d’anéantissement. Son œuvre « Distance zéro » s’affirme comme un acte de résistance directe face à l’hégémonie coloniale. « Le dernier sacrifice dans cette lutte, ce sont nos corps », note-t-elle. « C’est l’ultime arme qu’ils cherchent à anéantir parce que nous persistons dans notre volonté de retourner sur notre terre. Nous sommes la Résistance, il n’y a pas de séparation entre les combattants armés et nous, gardiens et détenteurs légitimes de cette terre. Le corps, ils peuvent le tuer, le torturer ou l’emprisonner, mais d’autres surgiront toujours pour reprendre le flambeau ».

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Auteur

Meysem MARROUKI

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