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TUQUS de Khalil Epi: Quand les mémoires entrent en transe

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  • 1 novembre 2026
  • 5 min de lecture
TUQUS de Khalil Epi: Quand les mémoires entrent en transe
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Entre musique électronique, images documentaires et rituels méditerranéens, Khalil Hentati orchestre une traversée sensorielle où les territoires se rencontrent, les corps se souviennent et les frontières du temps s’effacent.

La Presse —Au centre de la scène, face à une console et à des écrans, Khalil Epi semble tenir les fils d’un monde en mouvement. Par ses gestes précis, presque cérémoniels, il dirige les sons et les images comme un chef d’orchestre, avec l’autorité tranquille d’un maître de cérémonie, d’un gourou qui dicterait le rythme d’une expérience collective. Mais ici, le pouvoir n’est pas dans l’injonction : il est dans cette capacité à saisir une phrase musicale, à s’en emparer, à la déplacer et à la faire résonner autrement.

Avec Tuqus, présenté mercredi soir dans le cadre de Jaou Tunis, le musicien, compositeur et artiste vidéo Khalil Hentati signe une création immersive qui prolonge et élargit sa recherche sur les musiques populaires et rituelles, amorcée avec Aïchoucha. Le titre, qui signifie «rituels» en arabe, annonce une traversée des rives méditerranéennes, de la Grèce à la Palestine, de l’Égypte au Maroc, de l’Italie à la Tunisie. Des territoires, des gestes et des pratiques qui, malgré leurs différences, partagent une même pulsation : celle du corps entraîné par la répétition, du groupe qui se rassemble et de la musique qui ouvre un passage vers la transe. Sur les écrans, des visages, des corps en mouvement, des cérémonies et des fragments de vie composent une géographie sensible. Les images ne servent pas d’illustration à la musique ; elles lui répondent, la traversent, parfois la déstabilisent. Les voix surgissent, les rythmes se superposent, les traditions se croisent. Tout se mélange, tout se déplace, tout entre en résonance. Chaque son semble porter la trace d’un lieu, d’une communauté, d’une mémoire. Khalil Epi saisit ces fragments, les transforme et les inscrit dans une composition électronique qui ne les fige jamais dans une identité folklorique. Et puis, il y a cette musique qui ne s’écoute plus seulement, mais qui vous prend aux tripes. Elle vous saisit, vous bouscule, s’engouffre sous la peau, coule dans les veines, se mêle au sang jusqu’à ne plus savoir où elle finit et où l’on commence. Elle prend possession des sens, du souffle, des pensées, jusqu’à faire taire ce qui nous retient encore au monde. Le corps devient poreux, presque translucide, délesté de sa pesanteur, suspendu entre la terre et le cosmos. On voudrait se détacher de tout, lâcher les amarres, s’abandonner à cette force qui nous dépasse, ne plus penser, ne plus retenir, ne plus être que pulsations, vibrations, souffle et vertige. Et dans cet abandon, quelque chose de profondément enfoui remonte : une mémoire sans mots, archaïque, animale, universelle. Celle qui nous rappelle que nous sommes aussi de la terre, du rythme et de la chair, traversés par des forces plus anciennes que nous.

C’est là que Tuqus déploie toute sa force. Le spectacle ne cherche ni à reconstituer les rituels ni à les enfermer dans une lecture patrimoniale. Il en révèle la vitalité souterraine, cette énergie qui relie les pratiques ancestrales aux cultures contemporaines du club et de la rave. Sous les différences apparentes, une même nécessité persiste : se retrouver, battre la mesure ensemble, laisser le corps reprendre ses droits.

Le rituel n’a peut-être pas disparu ; il a changé de forme, de lieu et de langage.

Certes, le spectacle audiovisuel et la démesure sonore ont leurs figures tutélaires, à l’image de Jean-Michel Jarre. Mais avec Khalil Hentati, l’enjeu se situe ailleurs. Il ne s’agit pas seulement de produire une expérience spectaculaire, de plonger le public dans un environnement sonore et visuel enveloppant. La technologie devient ici un outil de fouille, un moyen d’interroger les circulations culturelles et les persistances de la mémoire. L’électronique n’efface pas les origines : elle les met en relation, les fait dialoguer et révèle des correspondances inattendues. De cette rencontre naît une sensation singulière, à la fois mystique, cosmique et profondément terrestre. Les paysages se rapprochent, les lieux se brassent, les voix franchissent les distances. Quelque chose se réveille dans la mémoire du corps, avant même que l’esprit ait pu nommer ce qui le traverse. La transe n’est plus seulement ce que les images donnent à voir : elle devient une expérience sensible, une possibilité de s’abandonner à un mouvement qui relie l’intime au collectif, l’ancrage terrestre à l’immensité. Avec Tuqus, Khalil Epi ne se contente pas de faire dialoguer les musiques du monde avec les technologies contemporaines. Il ouvre un champ de recherche aux perspectives incommensurables, où l’histoire, le sacré, la fête et les cultures électroniques cessent de s’opposer. Le concert devient un rituel partagé, une expérience de circulation entre les terres et les temps. Et au cœur de ce brassage, une évidence s’impose : les corps gardent en eux des mémoires que la musique sait encore réveiller.

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Auteur

Asma DRISSI

Rédactrice en chef de la rubrique Culture de La Presse de Tunisie, Asma Drissi pose un regard attentif et exigeant sur la création sous toutes ses formes : littérature, musique, arts de la scène, cinéma, arts plastiques et patrimoine. Entre critiques, reportages et portraits d’artistes, elle restitue la vitalité de la scène culturelle tunisienne et arabe, avec le goût des mots justes et des œuvres qui font sens.

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