Taïeb Houidi, Fondateur et Directeur de « Dirasset International » à La Presse : « Le manque de coordination freine le développement territorial »
L’aménagement du territoire constitue un levier essentiel du développement économique, de l’attractivité des régions et de la répartition des investissements publics. En Tunisie, la question ne se limite pas à la planification des infrastructures et des équipements : elle pose également celle de la cohérence entre les stratégies nationales, les politiques sectorielles et les priorités régionales. Dans cet entretien, Taïeb Houidi, géographe et directeur-fondateur de « Dirasset international » et auteur de nombreuses études et expertises dans les domaines de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme, du tourisme, de l’industrie, de la décentralisation et des études sectorielles, réalisées dans une vingtaine de pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, revient sur les limites du dispositif actuel de planification territoriale en Tunisie. Il analyse les difficultés qui entravent la réalisation des projets structurants. Interview.
La Presse — Le Schéma national d’aménagement du territoire est censé définir une vision à long terme du développement du pays, tandis que les plans quinquennaux fixent des priorités sur une période de cinq ans. Comment le ministère de l’Équipement assure-t-il la cohérence entre ces orientations, les programmes d’investissement public et les plans régionaux de développement ?
Tout d’abord, je voudrais me permettre de définir l’aménagement du territoire en quelques mots. Il s’agit d’une science sociale et d’une discipline transversale qui fait appel à la géographie, à la sociologie, à l’économie, à l’urbanisme… et qui vise à contribuer à l’organisation et à la transformation durable de l’espace géographique. L’aménagement du territoire s’efforce de prendre en compte les potentialités, les contraintes et les aspirations des groupes sociaux présents sur le territoire afin de concilier efficacité économique, équité sociale et territoriale, préservation de l’environnement et cohésion nationale. Par ailleurs, il cherche à contribuer à une bonne gouvernance territoriale, c’est-à-dire à assurer la convergence des politiques publiques, la coordination entre les différentes échelles de décision ainsi que la participation des élus et des acteurs locaux. Quant au Schéma directeur d’aménagement du territoire national (Sdatn), il constitue un acte d’État par lequel le pouvoir politique tunisien fait part à son administration, à ses élus et à sa population de ses projets à moyen et à long terme, et les invite à participer à leur réalisation dans un cadre consensuel et concerté. Ces projets sont élaborés en fonction des besoins, des moyens et de la vision de l’État. Le Sdatn est donc un instrument stratégique de référence en matière de développement territorial à moyen et à long terme. Il remplit ainsi plusieurs fonctions : organisation et mise en cohérence, structuration, anticipation, arbitrage territorial et gouvernance.
En Tunisie, le document du Sdatn présente la particularité de ne pas être, dans sa situation juridique actuelle, effectivement opposable à l’administration. Ces éléments constituent une première réponse, d’autant plus que le dernier Sdatn, élaboré en 2007, n’a pas fait l’objet d’une approbation officielle lui conférant une pleine portée réglementaire et que le nouveau Sdatn à l’horizon 2050 est encore en cours d’élaboration. Toutefois, le ministère de l’Économie et de la Planification a déployé des efforts réels pour tenir compte des programmes à long terme des différents départements ministériels dans le cadre de l’élaboration du plan quinquennal 2026-2030, approuvé en juillet 2026. S’agissant du Sdatn en cours d’élaboration, il serait utile de le rendre opposable à l’administration au moyen d’une approbation formelle par un acte juridique, assortie d’une obligation de mise en cohérence des politiques publiques en matière d’infrastructures, d’équipements, d’urbanisation, de mesures sociales, de développement économique et de protection des ressources. Un dispositif de contrôle de cohérence permettrait alors d’examiner les projets structurants et de traiter les divergences entre les choix sectoriels et les orientations nationales en matière d’aménagement du territoire. Je voudrais rappeler que le Code de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme (Catu) actuellement en vigueur prévoit une série de procédures destinées à valider le Sdatn et à lui conférer un caractère officiel. Le nouveau code, en cours de validation, prévoit des outils permettant d’articuler le Sdatn avec les schémas régionaux. Un dernier point mérite d’être souligné: on entend souvent dire que l’administration chargée de l’aménagement du territoire « produit des rapports, mais ne réalise jamais rien». Or, la réalisation ne relève pas de ses attributions : conformément aux textes, elle n’en a ni la charge ni les moyens. Son rôle consiste à produire des études prospectives, à proposer des idées de projets, à assurer la cohérence entre les projets sectoriels et le territoire, à contribuer à la cohésion sociale, à la préservation et à la protection des écosystèmes ainsi qu’à la bonne gouvernance, notamment à travers les études qu’elle réalise. C’est en cela que son rôle est majeur dans le dispositif institutionnel de l’État. Pourtant, à l’heure actuelle, les études d’aménagement du territoire n’influent pas sur le cours de la planification.
Quels sont les principaux obstacles qui freinent la mise en œuvre des projets d’infrastructures en Tunisie, notamment en matière de financement, de disponibilité du foncier, de procédures administratives et de coordination entre les acteurs concernés ?
C’est à l’ensemble du secteur public de contribuer à résoudre ces difficultés, chacun dans son domaine, tout en mettant tout en œuvre pour faire converger les politiques publiques. Le problème tient au fait que non seulement les politiques et les actions sectorielles ne sont pas toujours convergentes, mais que, de plus, les politiques sectorielles et territoriales ne se rencontrent presque jamais.
Un gouverneur peut, par exemple, constater une lacune en matière d’équipement sanitaire qui doit être comblée d’urgence. Il fait alors de son mieux pour programmer techniquement et financièrement cet équipement avec l’assistance de l’administration régionale. Il présente ensuite le projet aux ministères concernés, qui lui indiquent que cet équipement ne pourra être programmé que dans trois à cinq ans. Autre exemple: le ministère chargé de l’Équipement programme la réalisation d’une voie express ou d’une autoroute et prépare les dossiers dans leurs moindres détails. Pourtant, les opérations d’expropriation nécessaires sur certains tronçons prennent parfois plus de temps que les travaux eux-mêmes. C’est ainsi que surviennent des retards qui, en définitive, ne sont imputables à aucun intervenant en particulier. Par ailleurs, lorsqu’il s’agit de décider de la réalisation d’une infrastructure majeure et structurante pour le territoire, un ministère devrait mener une large concertation avec les autres ministères, les élus, les professionnels et la société civile, plutôt que de programmer le projet exclusivement en interne. Une telle démarche peut éviter des blocages et des retards au moment de la mise en œuvre. Toutefois, la situation est plus complexe qu’il n’y paraît. De multiples causes et circonstances peuvent expliquer ces retards et ces dysfonctionnements : la multiplicité des intervenants institutionnels, les lourdeurs administratives, les contraintes liées aux cahiers des charges ou encore la conjoncture du moment. Les retards s’expliquent également par une déconcentration inachevée de l’administration régionale, qui continue de manquer de moyens et de cadres. Une solution susceptible d’atténuer ces retards et ces dysfonctionnements consisterait à créer une institution chargée d’assurer, dans un cadre concerté, la convergence des politiques publiques sectorielles et spatiales. Le Maroc a récemment créé un ministère dans cette optique.
Quels sont les effets du manque de coordination entre les politiques nationales, les stratégies sectorielles et les programmes régionaux sur la répartition des investissements publics et les disparités territoriales?
L’insuffisance de l’articulation entre les plans nationaux de développement, les stratégies sectorielles et la planification territoriale peut entraîner une mauvaise allocation des investissements publics, susceptible de compromettre leur efficacité et de renforcer les disparités territoriales. Le dispositif réglementaire et institutionnel national ne prévoit pas de mécanismes suffisants de régulation et d’arbitrage. À cela s’ajoute le manque de coordination administrative. Cette situation affecte directement le rendement économique et social des investissements, leur répartition géographique et leur contribution au développement de notre pays, déjà marqué par de fortes disparités entre les régions littorales et celles de l’intérieur. La programmation des projets selon des logiques sectorielles, sans vision territoriale intégrée, peut entraîner une concentration des équipements dans les régions déjà favorisées, au détriment des territoires moins développés. Elle peut également conduire à la réalisation d’infrastructures insuffisamment valorisées ou sous-utilisées, qui contribuent ainsi faiblement au rééquilibrage territorial.
La faible articulation entre les investissements publics et les initiatives privées limite également les retombées économiques des équipements réalisés, notamment en matière de création d’emplois des économies régionales. Enfin, l’insuffisance des dispositifs de suivi et d’évaluation des impacts territoriaux peut ralentir l’exécution des projets et réduire leur efficacité. L’enjeu fondamental consiste donc à passer d’une logique de juxtaposition d’investissements sectoriels à une programmation territoriale intégrée, fondée sur la complémentarité des interventions, la valorisation des potentialités régionales et la réduction progressive des disparités de développement. Il convient, une nouvelle fois, de souligner la nécessité de créer une institution chargée d’assurer la cohérence et la convergence des politiques publiques.



