Olfa Chakroun, réalisatrice : « Mon objectif, remplir les failles et les vides de la mémoire »
Après un parcours théâtral en France où elle a fait ses études supérieures, Olfa Chakroun s’oriente vers la réalisation cinématographique en s’intéressant aux articulations entre les mémoires des lieux et des personnes et les transformations contemporaines de la Tunisie. Enseignante de cinéma à l’Isamm, elle réalise son premier long métrage documentaire « Bourguiba-De Gaulle : Le bras de fer ». Film d’investigation dont elle évoque le parcours dans cet entretien.
La Presse — Pourquoi vous êtes-vous intéressée dans votre nouveau documentaire « Bourguiba De Gaulle: le bras de fer » à cette page de l’histoire de Bizerte ?
Je me suis intéressée à cet épisode d’abord parce que je m’intéresse à tout ce qui est en rapport avec la mémoire dans mon champ de recherche et de réflexion. Mes deux précédents films abordent aussi la mémoire collective autour de la ville de La Goulette. En fait, l’Histoire est mon domaine de recherche ainsi que les transformations de l’Histoire en me basant sur les témoignages et les fouilles dans la mémoire collective. Par conséquent, Bizerte fait partie de ce champ de recherche. J’ai estimé que Bizerte manque d’un travail en profondeur sur le déroulé de la Bataille en particulier du 19 au 23 juillet 1961. En réalité, ce n’est qu’une contribution, il y a des groupes d’historiens et aussi des intellectuels bizertins. Je suis dans la continuité des travaux qui existent déjà. Je m’intéresse à ce qui s’est passé durant les quatre jours de feu. Un épisode qui manque beaucoup d’informations.
Quelles sont les particularités d’un documentaire historique ?
C’est le point de vue. Au sujet de l’écriture, il y a celle qui part du passé vers le présent et une autre qui part du présent vers le passé. Dans le documentaire historique du cinéma, on part de notre regard du présent et on regarde le passé. C’est de cette façon qu’on arrive à raccrocher le passé avec le présent.
Quelles sont les spécificités de « De Gaulle-Bourguiba : le bras de fer » ?
Dans le film, il y a plusieurs thèmes : j’ai commencé par le thème de la ville afin d’avoir une accroche des lieux qui va nous donner d’une manière plus claire le déroulé de la bataille. On accroche les situations aux lieux. Donc, on commence par la ville, ensuite les préparatifs, les manifestations, l’enclenchement de la bataille, les quatre jours de feu du 19 au 23 juillet, les conséquences de la gestion des victimes, l’occupation de Bizerte pendant trois mois (la situation des habitants et des réfugiés), le retour au statu-quo en octobre 1961 et puis les négociations à l’ONU de Bourguiba jusqu’à l’évacuation le 15 octobre, les départs des communautés européennes en particulier française et enfin retour au présent, là on a un indicateur dans l’espace qui représente les traces du passé, à savoir l’Arsenal et puis on va vers une forme de procès mémoriel où on ouvre des questions sur la mémoire notamment chez les Français parce que cet épisode est totalement absent de la mémoire collective et même de l’Histoire de la France. On a deux témoignages l’un par le sentiment et un autre par le verbe où on déclare concrètement que la France avait fait un acte barbare dans la Bataille de Bizerte.
Quel est l’objectif de ce documentaire ?
L’objectif est de remplir les failles et les vides de la mémoire. C’est un film qui représente un combat pour la mémoire de la Tunisie et de Bizerte et de la Bataille de Bizerte.
L’intervention de l’ONU pour rétablir le statu quo n’est-elle pas venue un peu tard ?
Le retour au statu quo, c’était en octobre 1961 qui a ordonné à l’armée française qui occupait la ville de retourner à la base. Il a fallu deux années avant l’évacuation et la préparation de l’évacuation de la base jusqu’au 15 octobre 1963. Oui bien sûr qu’il y a eu un retard après trois mois d’occupation, tout s’est fait de manière très lente, même l’évacuation est arrivée une année après l’indépendance de l’Algérie. Il a donc fallu deux ans de négociation pour que la France évacue la base.
La France reconnaît-elle le massacre et pensez-vous qu’elle rétablira le droit des victimes ?
Le film permet d’ouvrir le débat de manière franche et concrète sur un épisode caché. La Bataille de Bizerte était connue au moment de son enclenchement même sur le plan diplomatique. Le monde a réagi sur ce qui s’est passé au début des hostilités entre Bourguiba et De Gaulle en 1961, mais par la suite beaucoup de choses ont été camouflées de l’histoire, notamment les dégâts de cette bataille. Il faut en parler rien que pour reconnaître les exactions de la France parce qu’il y a eu des bavures de guerre et le film met le point sur certaines injustices et autres exactions qui ont été faites lors de cette bataille. Il y a eu exagération de la violence. Il est temps de remalaxer l’Histoire et de rendre justice à cette mémoire qui est à la fois tunisienne et française
Quelle est la réaction des Bizertins au sujet de cette injustice ?
Il y a de nombreux Bizertins et de non-Bizertins qui revendiquent l’importance de ces quatre jours de feu ainsi que la reconnaissance que ce soit d’un point de vue national ou international de cette bataille parce qu’il y a eu beaucoup de morts et d’injustice même s’il y a une certaine fierté d’avoir défendu la patrie. Il y a eu beaucoup de souffrance et certains n’ont pas accepté cette injustice, la disparition des membres de leur famille comme par exemple Mohamed Salah Khlif, qui a perdu son frère lors des manifestations. On n’a pas su où le corps a été enterré. Il y a des gens qui ne sont pas d’accord avec cette violence et la mort de leurs proches. Les Bizertins regrettent la situation de l’oubli dans laquelle ils se sont retrouvés après la bataille. Bizerte est devenue une ville abandonnée, vide d’une bonne partie de sa population mais il n’y a pas eu ce relais positif pour que cette ville arrive sur le plan économique à se mettre debout. Il y a eu la création de la raffinerie pour résorber le chômage mais Bizerte reste une ville militaire jusqu’à nos jours, une ville qui souffre de nombreux problèmes de chômage et qui garde les traces d’une ancienne guerre au niveau des bâtiments. Il y a le choc psychologique chez les personnes qui ont vécu cet épisode, dès qu’on gratte un peu tout de suite les émotions émergent et les souvenirs surgissent c’est pour cela que le film est nécessaire non seulement pour les Bizertins mais pour tous les Tunisiens.
Quel a été le processus de production de ce documentaire d’investigation ?
En termes de production, on a commencé par faire le travail de développement, qui a été financé de manière personnelle. En Tunisie, il n’existe pas d’aide au développement pour les documentaires. Après cette phase, on est passé tout de suite au tournage des entretiens. La phase de production s’est mélangée à celle du développement. On n’a pas attendu les financements pour faire les entretiens. Ce sont des personnes âgées et il y avait une urgence et une course contre la montre pour arriver à réaliser le maximum d’entretiens avec les personnes concernées et présentes lors des quatre jours de feu. Ensuite, on a pu avoir une aide de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et de TV 5 monde. Ainsi, on a pu continuer et commencer le montage. Puis, on a commencé à chercher les archives, c’était compliqué. Il nous a fallu deux ans pour reconstituer les archives entre la télévision tunisienne, l’INA, le CPAD pour des séquences des batailles. On a cherché des fonds pour payer les archives qui coûtent très cher. On a demandé l’aide du ministère des Affaires culturelles pour la post-production, mais elle nous a été refusée. Finalement, on a pu garantir deux années d’utilisation de vidéos d’archives et elle est limitée dans le temps de 2026 à 2028.
A quand la sortie dans les salles tunisiennes ?
On essaie de faire des contacts avec des distributeurs locaux pour arriver à cet objectif éventuellement après les JCC. On a inscrit le film pour une éventuelle sélection aux JCC mais on attend l’annonce des résultats. Il sera diffusé sur TV5 monde à partir de novembre 2027. Il passe d’abord sur les plateformes ensuite sur la chaîne câble. On le programmera également à Bizerte tout de suite après les JCC.
Quel est votre prochain projet ?
Mon prochain projet sera des recherches sur l’époque des années 50/60 à Bizerte et Menzel Bourguiba, régions qui ont été meurtries par la guerre et son histoire coloniale dans laquelle on retrouve aussi la vie d’un peuple, les communautés, l’hôpital Sidi Abdallah, l’Arsenal qui continuent d’exister.
Cela vaut le coup d’aller plus loin dans l’investigation pour connaître l’histoire de ces lieux emblématiques et puis de retrouver un aspect de la mémoire de cette ville avant la destruction symbolique de sa mémoire par la guerre. L’approche sera la même que dans « Bourguiba- De Gaulle : le bras de fer » autrement dit basée sur des témoignages et des images d’archives de l’époque.



