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Batteries au lithium : La Tunisie risque-t-elle de sacrifier son industrie au profit des importations ?

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  • 7 novembre 2026
  • 11 min de lecture
Batteries au lithium : La Tunisie risque-t-elle de sacrifier son industrie au profit des importations ?
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L’exonération totale des batteries de stockage importées, prévue par l’article 49 du projet de loi de finances (PLF) 2027, suscite des inquiétudes chez les acteurs qui défendent le développement d’une industrie tunisienne des batteries au lithium. Si la mesure vise à faciliter l’accès au stockage de l’électricité et à accompagner la transition énergétique, elle pourrait, en l’état, créer un déséquilibre fiscal au détriment des fabricants locaux, compromettre des investissements en cours et freiner l’émergence d’une filière industrielle à fort potentiel de valeur ajoutée et d’emplois qualifiés.

La Presse — C’est, en fait, le signal d’alarme lancé par Ahmed Hichri, membre de l’Organisation tunisienne des énergies propres, dans une déclaration accordée à La Presse de Tunisie et consacrée aux dispositions du PLF 2027. L’industriel estime que le dispositif proposé risque de contredire l’orientation adoptée quelques mois auparavant par le législateur, qui avait justement introduit des avantages fiscaux pour encourager la fabrication nationale de batteries au lithium. Au-delà d’une question de fiscalité douanière, le débat porte ainsi sur la cohérence de la politique industrielle tunisienne et sur la capacité du pays à prendre sa place dans une activité stratégique pour la transition énergétique.

L’article 49 prévoit d’exonérer les batteries destinées au stockage de l’électricité relevant de la position tarifaire 8507 des droits de douane, de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et du prélèvement au profit du Fonds de développement de la compétitivité (Fodec). Cette exonération serait accordée après avis technique des services compétents du ministère chargé de l’Industrie.

Une mesure qui peut sembler favorable aux consommateurs et aux entreprises souhaitant investir dans des équipements de stockage, mais dont les conséquences sur la production nationale méritent, selon Ahmed Hichri, d’être examinées avant son adoption.

Deux lois de finances, deux orientations contradictoires

Le principal reproche adressé à cette disposition réside dans la contradiction qu’elle introduirait avec l’article 46 de la loi de finances 2026. Celui-ci avait instauré des avantages douaniers et fiscaux sur certains intrants nécessaires à la fabrication des batteries au lithium en Tunisie. Les matières et composants concernés bénéficient d’une exonération des droits de douane et d’une TVA réduite à 7 %, sur la base d’un programme annuel validé par le ministère de l’Industrie.

«Sept catégories douanières sont notamment concernées, parmi lesquelles les films plastiques, les feuillards d’aluminium, les cellules lithium et les cartes électroniques de gestion des batteries, appelées BMS (Battery Management System)», explique-t-il.

L’objectif était de favoriser l’assemblage et la fabrication locale en réduisant le coût des intrants, tout en maintenant une protection fiscale sur les produits finis importés. Ce différentiel devait permettre aux industriels installés en Tunisie de développer une activité compétitive et de conserver sur le territoire une partie de la valeur ajoutée.

Cette orientation avait commencé à susciter l’intérêt des investisseurs. Des industriels tunisiens ont engagé des investissements dans des lignes d’assemblage de packs de batteries LFP (lithium-fer-phosphate), dans la conception locale de systèmes de gestion électronique des batteries et dans les solutions de stockage stationnaire. En novembre 2025, le groupe chinois YJC Power avait également annoncé un projet d’usine de batteries au lithium en partenariat avec un investisseur tunisien.

Or, l’article 49 du PLF 2027 risque de renverser cet équilibre. Alors que les batteries finies importées pourraient entrer sur le marché sans droits de douane, ni TVA, ni Fodec, les fabricants locaux continueraient à supporter certaines charges, notamment une TVA de 7% sur leurs cellules, des droits sur plusieurs composants non couverts par les avantages de 2026, tels que les boîtiers, les racks, le câblage et les équipements de production, ainsi que la TVA sur leurs ventes.

Pour Ahmed Hichri, cette différence de traitement revient à placer le fabricant tunisien dans une position moins favorable que celle de l’importateur. Une situation susceptible de décourager les investissements industriels, alors même que la construction d’une filière nécessite une visibilité réglementaire et fiscale sur plusieurs années.

Un enjeu industriel, mais aussi commercial et financier

Les conséquences potentielles dépassent la seule compétitivité des fabricants. Elles interviennent dans un contexte marqué par la dégradation des équilibres commerciaux du pays.

Parlons chiffres, à fin septembre 2026, le déficit commercial tunisien s’élevait à 20.997 millions de dinars, en hausse de 25,5 % sur un an. Les échanges avec la Chine illustrent particulièrement cette dépendance : le déficit commercial bilatéral avec ce pays a atteint 3,77 milliards de dinars durant les quatre premiers mois de 2026, sur un déficit commercial global de 7,53 milliards de dinars pour la même période.

Dans ce contexte, favoriser l’importation de batteries finies revient à transférer à l’étranger une part importante de la valeur économique d’un équipement qui pourrait progressivement être fabriqué ou assemblé localement. Même lorsque les cellules sont importées, la production nationale permet de conserver en Tunisie des activités à plus forte valeur ajoutée, notamment l’ingénierie, l’intégration électronique, les essais, la maintenance et les services associés.

La concurrence internationale constitue un autre facteur de préoccupation. Selon les données citées par Ahmed Hichri, les capacités chinoises de production de cellules pourraient atteindre entre 5.862 et 6.720 GWh en 2030, pour une demande mondiale estimée entre 4.000 et 5.100 GWh. Environ 98 % des capacités mondiales de production de cellules LFP seraient par ailleurs concentrées en Chine.

«Cette surcapacité potentielle pourrait accentuer la pression sur les marchés extérieurs, au moment où plusieurs grandes économies renforcent leurs dispositifs de soutien à la production nationale et leurs mécanismes de protection commerciale», affirme-t-il.

Hichri souligne également que l’importation ne garantit pas nécessairement des prix durablement bas. «Le prix moyen de la cellule LFP de stockage de 314 Ah serait passé d’environ 38,8 dollars à 54,4 dollars le kWh entre le creux de 2025 et août 2026, soit une progression de près de 40%. Une dépendance presque totale aux fournisseurs étrangers exposerait ainsi les utilisateurs tunisiens aux fluctuations des prix internationaux, sans disposer d’une capacité industrielle locale permettant d’amortir ces chocs», explique-t-il.

Qualité, sécurité et emplois: les autres risques soulevés

Au-delà des considérations commerciales, la question de la qualité des équipements et de la sécurité des installations constitue un autre point de vigilance.

Une exonération fiscale à l’importation ne garantit pas, à elle seule, la conformité des batteries aux exigences de performance, de sécurité incendie et de durée de vie. Ahmed Hichri relève que la rédaction de l’article 49 repose sur un simple avis technique, sans préciser un ensemble d’exigences obligatoires suffisamment détaillées.

La question est d’autant plus importante que les batteries de stockage sont destinées à fonctionner pendant plusieurs années dans des habitations, des entreprises et des installations industrielles. Leur fiabilité dépend notamment de la qualité des cellules, du système électronique de gestion, des conditions thermiques, de la traçabilité et de la disponibilité d’un service après-vente.

La proximité du fabricant constitue, à cet égard, un avantage pour les utilisateurs. Elle facilite les interventions techniques, les mises à jour des systèmes de gestion électronique et le suivi des garanties. Elle permet aussi d’adapter les équipements aux conditions climatiques tunisiennes, où les températures estivales peuvent atteindre 47 °C, ainsi qu’aux spécificités du réseau électrique national.

La dimension environnementale ne peut pas non plus être écartée. Une batterie au lithium en fin de vie nécessite une collecte et un traitement adaptés. Or, selon les éléments avancés par notre interlocuteur, la Tunisie ne dispose pas encore d’un régime de responsabilité élargie du producteur spécifiquement structuré pour ces batteries. Sans mécanisme obligeant les fabricants et les importateurs à financer leur collecte et leur recyclage, le coût de leur traitement pourrait, à terme, être supporté par la collectivité.

À ces risques, s’ajoute celui de manquer une occasion de créer des emplois qualifiés. L’assemblage des batteries, la conception des BMS, l’intégration des systèmes, les essais, la certification, la maintenance et le recyclage représentent autant d’activités susceptibles de mobiliser des ingénieurs et des techniciens tunisiens.

Le stockage ne réglera pas, à lui seul, les difficultés du réseau

L’autre argument avancé par Hichri concerne la place réelle du stockage dans la politique énergétique nationale. Si les batteries constituent un outil important pour accompagner le développement des énergies renouvelables, elles ne peuvent être considérées comme une réponse unique aux difficultés d’approvisionnement électrique et aux coupures enregistrées durant l’été.

«Une batterie ne produit pas d’électricité. Elle permet de stocker une énergie déjà produite pour la restituer ultérieurement, avec des pertes estimées entre 10 et 15% à chaque cycle… Or, le mix électrique tunisien reste fortement dépendant du gaz naturel, qui assure environ 94 % de la production, contre 6 % pour les énergies renouvelables. Le stockage présente donc un intérêt particulier lorsqu’il permet de conserver les surplus de production solaire pour les utiliser pendant les heures de pointe», précise-t-il.

Ahmed Hichri relève également l’importance des pertes sur le réseau électrique. Environ 19 % de l’électricité produite par la Steg ne serait pas facturée, dont 12 points liés aux pertes techniques. Sur une production annuelle d’environ 18,8 TWh, cela représente près de 3,5 TWh.

«La maîtrise de ces pertes, l’accélération des projets solaires et éoliens, la modernisation des centrales et la réduction de la consommation pendant les périodes de pointe devraient ainsi constituer des priorités complémentaires. Le stockage doit s’inscrire dans cette stratégie, notamment en association avec les installations photovoltaïques», indique-t-il.

Les industriels appellent à revoir l’article 49

Face à ces enjeux, le message porté par les défenseurs de la production nationale appelle le gouvernement et les parlementaires à réexaminer l’article 49 avant son adoption. L’objectif n’est pas de remettre en cause le développement du stockage ni de priver les ménages et les entreprises d’équipements potentiellement moins coûteux, mais de parvenir à un dispositif qui concilie accessibilité des batteries, compétitivité industrielle et exigences de qualité.

Parmi les pistes avancées, figure la possibilité de supprimer l’article 49 ou de limiter les exonérations aux technologies et aux puissances qui ne sont pas produites localement, après concertation avec les industriels et les services compétents.

Les propositions portent aussi sur l’instauration d’un traitement fiscal équitable entre les batteries importées et celles fabriquées en Tunisie, notamment à travers une TVA réduite à 7 % sur les ventes de la production nationale.

Hichri plaide, en outre, pour l’adoption de normes obligatoires de sécurité, de performance et de durée de vie applicables à tous les produits commercialisés, ainsi que pour la mise en place d’un mécanisme de responsabilité élargie du producteur afin de financer la collecte et le recyclage des batteries en fin de vie.

Finalement et non moins important, il recommande d’intégrer un contenu local minimal dans les programmes publics de stockage pilotés notamment par la Steg et l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie (Anme), afin que les investissements énergétiques puissent également profiter à l’industrie nationale.

L’enjeu est donc de trouver un équilibre entre deux impératifs qui ne devraient pas s’opposer : accélérer la transition énergétique et construire une capacité industrielle tunisienne dans un secteur stratégique. Car derrière le prix d’une batterie se joue aussi la possibilité de créer des emplois, de développer des compétences et de retenir davantage de valeur ajoutée dans le pays.

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Auteur

Meriem KHDIMALLAH

Rédactrice en chef du site Presse de Tunisie (la presse.tn), Meriem Khdimallah orchestre au quotidien le rythme de l’information en ligne. De l’économie à la coopération internationale, des mutations de la société aux trésors du patrimoine, elle allie l’instinct de l’actualité à l’exigence du fait vérifié, pour une information vive, lisible et pensée pour les lecteurs d’aujourd’hui.

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