Malgré les progrès enregistrés dans l’enseignement primaire, l’abandon scolaire demeure un défi majeur pour le système éducatif tunisien. Les inégalités sociales et régionales, l’échec scolaire et l’insuffisance des alternatives offertes aux jeunes décrocheurs continuent d’alimenter le phénomène. En septembre 2013, nous avions déjà tiré la sonnette d’alarme dans les colonnes de La Presse. Treize ans plus tard, le constat a évolué, mais le problème reste entier.
La Presse — L’abandon scolaire est-il en passe de devenir une fatalité pour le système éducatif tunisien ? La question mérite d’être posée à la lumière des derniers indicateurs et des objectifs annoncés par le ministère de l’Éducation.
Pour l’année scolaire 2026-2027, le ministère prévoit de ramener le taux d’abandon dans les collèges et les lycées à 7%, contre 7,1 % en 2025-2026, et de le stabiliser à 0,5 % dans le primaire. Une évolution positive, mais modeste au regard de l’ampleur du phénomène et des enjeux qu’il soulève.
Car derrière ces pourcentages se trouvent des milliers d’enfants et d’adolescents qui quittent prématurément les bancs de l’école, parfois sans diplôme, sans qualification professionnelle et, surtout, sans véritable perspective d’insertion.
Des chiffres toujours préoccupants
Les statistiques scolaires officielles pour 2024-2025 faisaient état de taux d’abandon de l’ordre de 0,8% dans le primaire, 7,5% dans le cycle préparatoire et 7,9% dans l’enseignement secondaire. Le décrochage demeure donc particulièrement préoccupant à partir du collège, notamment lors du passage d’un cycle à un autre.
Un autre éclairage est apporté par l’Institut national de la statistique (INS). Dans son Flash Éducation de septembre 2025, établi à partir du recensement général de la population et de l’habitat de 2024, l’INS estime à 4,54% la proportion des enfants âgés de 6 à 16 ans hors du système éducatif. Parmi eux, 3,57% ont quitté l’école et près de 1% n’ont jamais été scolarisés.
Les garçons sont davantage touchés que les filles, avec des proportions respectives de 4,90% et 2,20%. Le phénomène s’accentue avec l’âge : il concerne 1,6% des enfants de 6 à 11 ans, contre 8,2% des adolescents de 12 à 16 ans.
Les disparités territoriales restent également importantes. Kairouan, Mahdia, Kasserine et Sidi Bouzid enregistrent des proportions d’enfants hors du système éducatif supérieures à 6 %, contre moins de 3 % à Ben Arous et à La Manouba.
Ces indicateurs doivent être distingués des taux annuels d’abandon calculés par le ministère, car ils ne reposent ni sur la même population ni sur la même méthode. Ils confirment néanmoins l’ampleur d’un problème qui dépasse largement le cadre scolaire.
Une alerte déjà lancée en 2013
Dans notre article publié en septembre 2013 dans La Presse, sous le titre «L’abandon scolaire, ce mal récurrent qui ronge notre système éducatif», nous avions déjà attiré l’attention sur l’ampleur du phénomène.
Les statistiques du ministère de l’Éducation pour l’année scolaire 2011-2012 faisaient alors état de 99.647 élèves ayant quitté les bancs de l’école, tous cycles confondus.
Les taux les plus élevés étaient enregistrés en septième année de l’enseignement de base, avec 12,7 % et en première année secondaire, avec 14,1 %. Le redoublement confirmait ces difficultés de transition entre les cycles : 22,8 % en septième année de base et 19 % en première année secondaire.
Les disparités régionales étaient déjà manifestes, notamment à Kasserine, Kairouan, Sidi Bouzid et Siliana. Nous soulignions alors que l’abandon scolaire ne pouvait être réduit à une question de résultats scolaires : il révélait aussi les difficultés économiques des familles, les insuffisances de l’encadrement pédagogique et les inégalités territoriales.
Un phénomène aux causes multiples
Qu’est-ce qui pousse un enfant ou un adolescent à abandonner l’école ? L’échec scolaire, les redoublements successifs, les difficultés d’apprentissage, le manque de motivation et les relations conflictuelles avec l’environnement scolaire constituent autant de facteurs de rupture.
À cela s’ajoutent les conditions économiques et sociales. Dans certaines familles modestes, l’enfant est appelé à contribuer aux revenus du ménage ou à participer aux activités agricoles et professionnelles. L’éloignement des établissements, les frais de transport, l’absence de cantines et les difficultés d’hébergement peuvent également transformer la fréquentation scolaire en véritable parcours d’obstacles.
Les conditions matérielles des établissements jouent aussi un rôle déterminant : infrastructures dégradées, classes surchargées, équipements insuffisants, manque d’activités culturelles et sportives. Ces difficultés sont particulièrement sensibles dans les zones rurales et défavorisées.
L’Unicef souligne, de son côté, le poids des inégalités sociales dans les parcours scolaires. Selon les données présentées par l’organisation, 27 % des enfants ne terminent pas le premier cycle de l’enseignement secondaire. Alors que 94 % des enfants issus de familles aisées achèvent ce cycle, moins de la moitié des enfants des familles les plus pauvres y parviennent.
Des conséquences qui dépassent l’école
L’abandon scolaire n’est pas seulement un échec du système éducatif. Il constitue un problème de société dont les répercussions sont à la fois économiques et sociales.
Pour le jeune qui quitte l’école sans qualification, les perspectives d’emploi se réduisent considérablement. Il devient plus vulnérable au chômage, à la précarité et au travail informel. L’absence de diplôme ou de formation reconnue risque de l’enfermer durablement dans la dépendance économique.
Pour la collectivité, les conséquences sont tout aussi lourdes : perte de capital humain, affaiblissement de la productivité, reproduction des inégalités et aggravation de la pauvreté d’une génération à l’autre.
Le décrochage peut également favoriser l’exclusion sociale, le désœuvrement et l’exposition à certains comportements à risque. Il serait toutefois réducteur d’établir un lien automatique entre abandon scolaire et délinquance. L’enjeu est surtout d’éviter que l’absence de perspectives et d’accompagnement ne rende les jeunes plus vulnérables aux réseaux de trafic, à la consommation de stupéfiants et aux différentes formes de marginalisation.
Miser sur la prévention et la deuxième chance
Face à cette situation, le développement de solutions alternatives à l’enseignement classique est indispensable. La Tunisie a engagé le déploiement des «écoles de la deuxième chance», destinées à permettre aux jeunes décrocheurs de reprendre un parcours de formation et de préparer leur réinsertion scolaire ou professionnelle.
Après l’ouverture de deux antennes régionales à Béja et à Nabeul, une troisième structure est annoncée à Mahdia avant la fin de 2026. Cette initiative mérite d’être consolidée et étendue, particulièrement dans les régions les plus touchées.
Mais elle ne saurait, à elle seule, résoudre un problème aux causes multiples. Il faut également renforcer l’enseignement professionnel et technique, diversifier les parcours de formation et créer de véritables passerelles entre l’école, la formation professionnelle et le marché de l’emploi. La prévention reste tout aussi essentielle : détection précoce des difficultés scolaires, accompagnement psychologique et social, dialogue avec les familles et amélioration des conditions d’accueil et d’apprentissage.
Treize ans après notre première alerte, la conviction demeure qu’il n’existe pas de solution miracle à l’abandon scolaire. Les objectifs annoncés pour 2026-2027 constituent des indicateurs à suivre, mais l’enjeu véritable est de réduire le nombre de jeunes qui quittent l’école sans qualification et de leur garantir une possibilité de reprendre un parcours éducatif ou professionnel.
Car chaque élève qui abandonne l’école représente bien davantage qu’un chiffre dans un rapport statistique : c’est un parcours interrompu, une chance compromise et parfois un avenir qui se ferme prématurément. Une société qui laisse une partie de sa jeunesse au bord du chemin hypothèque nécessairement une partie de son propre avenir.



